Robotique, emploi et modèle social : le point de départ d'une réflexion sur le revenu de base

Depuis que je suis petit, on m’apprend que le progrès, c’est bien, c’est l’avenir. Ça permet aux hommes de vivre mieux.
Quand j’étais étudiant, on me disait aussi que le progrès, et en particulier l’automatisation, ne fait qu’adoucir le labeur humain, mais ne le remplace pas. En effet, il faut des gens pour produire les machines, pour les programmer, etc. On crée donc de nouveaux emplois.

Si je suis encore enclin à penser que la première phrase est vraie, je suis nettement moins convaincu par la seconde. La machine remplace déjà l’homme, aujourd’hui, pour de vrai. D’autre part, le progrès est en marche et on ne l’arrêtera pas. Ça, c’est l’Histoire qui le dit. Et j’ai envie dire — dans ce cas-ci — tant mieux !

La robotique est une science qui tue l’emploi

Ce billet m’a été inspiré par un article 1 du magazine Spectrum de de l'IEEE. Celui-ci nous explique qu’une société, ''ReThink Robotics'', dévoile un robot industriel révolutionnaire nommé Baxter. Si un sujet pareil ne détonne pas dans la ligne éditoriale de l’IEEE (une bande de geeks électriciens, finalement), je ne m’attendais pas à voir la sortie de Baxter annoncée également dans la presse grand public, à savoir le Vif/l’Express. Visiblement, la bête doit avoir un sacré potentiel disruptif.

Baxter de reThink Robotics

Baxter de reThink Robotics

En fait, en ce qui concerne ses performances, il n’y a rien à signaler. C’est un robot industriel classique, avec une précision moyenne et des capacités moyennes. Par contre, il innove sur deux points :

  • il s’agit d’un robot low-cost : « it only costs $22,000, making it eminently affordable for even small businesses. » Comprenez : toutes les PME peuvent se le permettre. Il est vrai que $22.000, c’est nettement moins cher qu’un travailleur pendant un an.
  • il s’agit d’un robot qui n’a pas besoin de programmation informatique et dont l’interface utilisateur est naturelle. Vous lui montrez ce qu’il doit faire et il le fait, aussi simplement que cela. Pas de programmation. Le but étant évidemment de lui faire exécuter des tâches de manipulation simples (empaquetages, triage, etc.) 2.

De mon côté, je ne peux que saluer le concept qui est très bien pensé et qui, en plus, respecte les lois de la robotique d’Asimov. Le résultat est un robot chic et pas cher, capable de faire plein de choses (tant qu’on reste raisonnable). L’objectif avoué, et vanté, par les créateurs de Baxter est de remplacer des milliers d’emploi d’ouvriers en PME aux USA. Alors que certains politiques s’évertuent à sauver ou créer de l’emploi, c’est un vrai scandale. Ou pas.

Quoiqu’il en soit, l’exemple de Baxter n’est qu’un exemple de l’évolution de notre société : tout s’automatise, partout. Grâce aux outils, aux chevaux, à la machine à vapeur, et plus tard grâce aux tracteurs, pelleteuses, ordinateurs, projecteurs, imprimantes, avions, trains, voitures, tablettes, l’homme a pu produire plus à manger, faire plus de travaux, réfléchir mieux, créer plus, se déplacer plus vite. Grâce à cela et à cause de cela, beaucoup de métiers évoluent et disparaissent : hier, les allumeurs de réverbères, les couturiers ou les sabotiers ; aujourd’hui les vendeurs de disques, les pompistes, les conducteurs de métro ou les caissières ; demain, les secrétaires, les facteurs, les employés du Mac-Quick et les banquiers.

Bien ou mal ? En tout cas, c’est un fait. Et je n’ai pas l’impression que la tendance s’inversera bientôt.

Premier constat : le labeur humain est remplacé par des robots et des machines. Et ce n’est pas nouveau.

Notre modèle social a besoin d’emploi

Si on oublie un instant les robots pour se pencher sur notre modèle social, que constate-t-on ? Il est basé en majeure partie sur la taxation des revenus du travail. Ceci implique qu’il nous faut « beaucoup de travailleurs »...

  • ...car c’est eux qui payent les soins de santé, les pensions, les écoles et les services publiques.  Et on sait que ces postes coûtent de plus en plus avec le temps (on vit plus vieux, on se soigne plus et on étudie plus longtemps).
  • ...car c’est eux qui dépensent de l’argent et font donc « tourner » l’économie. Pourquoi ? Pour créer de l’emploi (vous aussi, cette phrase vous chipote ? Prenez votre temps, relisez-la).

Deuxième constat : pour préserver notre modèle social, il faut beaucoup de travailleurs. Il suffit d’écouter n’importe quel politicien. Il vous promettra toujours de l’emploi.

Un équilibre instable

Donc, on voit que le constat 1 (on automatise le labeur) s’oppose au constat 2 (il nous faut des emplois). Jusqu’à présent, dans l’histoire humaine, ces deux tendances contradictoires se sont équilibrées l’une l’autre. Au début, ce fût grâce aux effets de la croissance démographique : un paysan qui pouvait labourer plus avec son nouveau cheval avait aussi de plus en plus de bouches à nourrir. Ensuite, on a rajouté une couche avec la société de consommation : il faut produire une auto pour chaque famille... et puis on explique qu’il faut deux autos... et les renouveler tous les cinq ans.

Ce sont les deux révolutions industrielles qui ont veillé à ce qu'on puisse affirmer ce que je disais en intro : l’automatisation adoucit le labeur mais crée des nouveaux emplois en contre-partie.

Aujourd'hui, la révolution internet ne suffit plus à cette croissance. Le nombre d'emplois (même indirects) que crée l'entreprise ReThink Robotics ne compense plus les emplois qu'elle supprime avec son robot Baxter. Même Jean-Pierre Hansen, qu'on ne présente plus (ou presque) est d'accord 3. L'équilibre devient difficile à trouver, personne ne le niera.

Et de fait, on peut observer les comportements suivants dans notre société aujourd'hui, signes d'un déséquilibre :

  1. On force les gens à trouver de l’emploi. C’est nécessaire ! Quitte à les persécuter alors qu’il n’est pas possible, dans certains cas, de trouver de l’emploi parce que le chômage est structurel.
  2. On va créer de l’emploi. C’est nécessaire ! Quitte à creuser des trous et les reboucher ensuite.
  3. On va encourager la compétitivité pour avoir de meilleures entreprises et doper l’emploi ! (vous notez le paradoxe par rapport au constat n°1 ?)
  4. Avec la crise, on va appliquer une politique d'austérité pour créer de l'emplois (euh...).
  5. On va garder la croissance comme objectif numéro un car cela permet de garder notre modèle social.

Bref, on annonce qu’on soutient l’économie en créant de l’emploi. Ou inversément. On ne sait plus très bien. Et quand on ne sait même plus si ce qu’on fait est un but ou un moyen, c’est mauvais signe.

Résultat : beaucoup de monde (moi compris) se posent des questions sur ce modèle et son avenir. Il n’y a rien à faire, la solution de l’équation doit être trouvée dans le domaine qui est contraint par notre terre et ses ressources, qui sont finies.

L’énigme des 9 points et 4 droites

Cette énigme est très connue. Comment parcourir les 9 points de ce dessin, à l’aide de 4 droites (reliées entre elle, c’est-à-dire sans lever le crayon) ? Si vous ne connaissez pas, essayez vraiment. La solution est à la fin du billet.

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L'énigme des neuf points

Un indice : il faut lâcher son imagination et sortir du cadre habituel pour trouver la solution. Faisons de même. Oublions les contraintes du modèle et ne gardons que celles du système (notre Terre et ses 7 ou 8 milliards d’humains).

Le lecteur attentif aura déjà repéré que le constat numéro 2 est basé sur une hypothèse : ''pour préserver notre modèle social''. Si on change cette hypothèse et qu’on en choisit une plus appropriée, peut-être est-il possible de supprimer le paradoxe entre les constats 1 et 2. Et le problème de la croissance ne se posera peut-être plus de la même manière. On y est.

Un modèle différent

Imaginons donc un monde différent où le modèle social ne repose pas sur le travail, mais sur autre chose (à définir 4).
Imaginez un monde où tout le travail répétitif est automatisé. Imaginez un monde, qui grâce à cette automatisation, libère les énergies de chacun pour se concentrer sur un travail bien plus intéressant, centré sur la création, le projet 5, ou les relations humaines.

Imaginez...

  • Un monde où les tâches ingrates des infirmières sont prises en charge par des robots... Cela leur laisse la possibilité de vraiment s’occuper de leurs patients (au sens humain, j’entends).
  • Un monde où l’enseignement utilise au mieux les pédagogies actives (attention aux abus) et laisse l’élève libre d’évoluer à son rythme. Cela permettra au professeur de passer du temps à vraiment aider ses élèves.
  • Un monde où, les postes inutiles dans les administrations ne ''doivent'' plus être gardés sous prétexte de « maintenir l’emploi » 6. Cela permettrait à ces fonctionnaires de plutôt s’engager dans des asbl, des écoles de devoir, des associations, ou encore de créer leur propre business... Passionant, non ?
  • Un monde où l’informatique bancaire ou la haute finance sera à nouveau remis au rang d’outil utile et non pas de business florissant sur du vide. Cela permettra à quantité d’ingénieur et d’informaticien de se lancer dans des projets fantastiques !
  • Un monde où être artiste est possible et permet de survivre sans pour autant devoir briller aux firmament des stars internationales reconnues pour leur talent (hum).

Les exemples tels que ceux-ci ne manquent pas. Mais je vous sens sceptique. Vous n’êtes pas convaincus. C’est normal. Nous vivons dans une société où le travail salarié est la norme. Nous avons du mal à sortir de ce cadre, à envisager autre chose. Regardez les indépendants : même eux ont l'impression qu'on les déconsidère.

Et concrètement ?

Si on revient un peu les pieds sur terre, il faut se poser la question du comment. Parce que c’est bien beau, ce que je dis, mais comment met-on cela en œuvre ?

J’ai bien une piste, à savoir le revenu de base. Pour moi, il sonne encore comme un questionnement à creuser plus qu’une utopie idyllique. Je ne le détaillerai pas ici parce que ça a déjà été fait ici, ici, ici, ici ou ici. Quant à moi, je donnerai un avis plus tranché et argumenté quand j’aurai lu ce livre (que j’ai acheté ; reste à trouver le temps de le lire).

Comme le suggère le titre, ce billet n'a pas pour but de vous livrer une solution clef en main. L'essentiel de mon message aujourd'hui est

  1. de constater que nous vivons dans un système qui ne trouve plus son équilibre ;
  2. de constater que notre système social essaye de garder l'équilibre en courant de plus en plus vite et qu'on est proche de la vitesse d'Usain Bolt (c'est-à-dire proche de la limite) ;
  3. de suggérer que d'autres système sont possibles pour retrouver son équilibre (s'asseoir ? marcher avec des béquilles ? lâcher les poids qui déséquilibrent ?)

Et j’espère pouvoir revenir bientôt sur la notion de travail dans un autre article. C’eût été trop pour cet article-ci qui est déjà fort long.

Solution de l'énigme

Solution à l'énigme des 9 points : sortez du cadre et ne prenez pas pour acquis les contraintes qui vous semblent immuables !

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La solution de l'énigme

Notes:

  1. ...dont vous ne trouverez malheureusement qu’un petit aperçu ici
  2. Si vous faites partie des geeks robotiques, faites-vous plaisir avec la vidéo de présentation.
  3. Je ne peux pas vous mettre de lien, j'ai lu ça dans une version papier d'un magazine qui ne met pas tous ces articles sur le web. C'était une interview à propos de son nouveau livre, voyez ici. En gros, il disait que les innovations technologiques (comme l'iPad) n'avaient plus assez d'effet sur l'économie (et la croissance).
  4. J'ai bien quelques idées, mais je les exposerai dans d'autres billets, sinon on n'en finira jamais avec cet article-ci !
  5. au sens défini par Wikipédia : un ensemble de tâches qui ne sont pas destinées à être répétées
  6. Cela évitera d’entendre Willy Decourty, bourgmestre d’Ixelles, dire : « Moi je préfère un fonctionnaire de trop qu'un chômeur de plus, nous avons aussi un rôle social. » (source)

9 thoughts on “Robotique, emploi et modèle social : le point de départ d'une réflexion sur le revenu de base

  1. Pingback: L’économie de demain | Souquez les Artimuses !

  2. Chouette article !

    L'une de mes inquiétudes par rapport à l'avenir et à l'automatisation est la compétition liée à la mondialisation.

    Considérons deux sociétés dans lesquelles les tâches laborieuses sont automatisées. La première miserais sur une grande liberté individuelle, avec un revenu de base. Elle serait riche en artistes, musiciens, mais aussi en individus passifs ou consommateurs (téléspectateurs de télé-réalité, ...). La seconde n'aurais pas de revenu de base et peu d'assistance. Elle serait sujet à de nombreux problèmes de chômage, principalement chez les plus agés, qui ont plus de mal à s'adapter aux nouvelles technologies, mais regorgerait également d'ingénieurs, de développeurs et d'autres professions liées au développement de nouvelles technologies, et sujets à une forte compétition.

    La vie des citoyens de la première seraient certainement plus agréable que ceux de la seconde. Mais les progrès technologiques de la seconde lui assurerait une supériorité technologique, permettant à terme la conquête de la première et menant à la transition de tous vers le système le moins agréable mais le plus productif technologiquement (et non culturellement).

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