Le Galion des Pirates (La pensée pirate - partie 1)

Cet article fait partie d’un ensemble de quatre articles traitant de la pensée pirate. Cet ensemble ne se veut pas exhaustif, mais plutôt structurant. L’article principal est « Pirate : Qui, quoi, comment ? » et redirige vers des articles traitant du « qui ? » (cet article-ci), du « comment ? » et du « vers quoi ? » du parti pirate.

CC by Chriswsn

Dans quelle embarcation voguent les pirates ?

Cet article vous propose une description des pirates. Dans quelle embarcation voguent-ils ?

Historique : de nouvelles possibilités

Le mouvement pirate est issu du monde informatique, c’est certain. Il émerge en même temps que les nouvelles technologies et de la génération Y, ou digital natives, pour qui ces technologies font partie de la vie courante 1. De la même manière que l’imprimerie a joué un rôle majeur à la renaissance, Internet va nous mener vers une nouvelle société dont nous ne percevons encore que quelques contours flous.

Que ce soit bon ou mauvais, c’est un fait. Nous sentons déjà les prémices de cette (r)évolution quand on observe à quel point les nouvelles technologies font émerger des nouveaux comportements et adaptent nos systèmes de valeurs.

Une remarque s’impose ici (car je sais déjà que cela fera l’objet de commentaires). Oui, la fracture numérique existe. Non, tout le monde n’a pas encore accès à ces technologies. Il n’empêche, il faut déjà évoluer. Malgré l’invention de l’imprimerie en 1454, il existe encore des illettrés aujourd’hui, six siècle plus tard. Cela n’a pas empêché l’imprimerie de répandre les connaissances et de favoriser l’émergence de la Réforme et de la Renaissance. De même, les nouvelles technologies ne sont pas parfaites, tout le monde n’en profite pas. Mais il faut néanmoins en tenir compte et accepter qu’elles fassent évoluer considérablement notre société. Il ne faut pas croire que sous prétexte d’être née avec les NTIC, la génération Y n’a qu’une seule envie :  transformer la société en monde virtuel hyperconnecté et exclusivement dirigé par la technologie. Personnellement, je prends cetté évolution comme un fait et je constate qu’on doit s’adapter.

Quelques exemples pour comprendre

Bref, Internet (pour simplifier) apporte son lot de nouveauté. C’est un lieu commun de dire cela ; c’est évident. Mais je souhaite épingler quelques exemples de ce que nous ont apporté les nouvelles technologies pour montrer le lien entre celles-ci et certaines valeurs, partagées par les pirates.

  1. Le monde de l’Open Source est apparu avec l’informatique. Il s’agit d’un monde qui croit que la collaboration apporte plus que la compétition, mais où chacun reste cependant libre de faire compétition (via un fork). On sent déjà poindre la liberté et la collaboration avec, en trame de fond, une volonté d’efficacité. Si on en rajoute une couche avec le Logiciel Libre 2, il y a en sus des valeurs de liberté essentielles.
  2. Le phénomène des mèmes (contraction de gène et ‘’mimesis’’, imitation) est très intéressant. Le mème est un élément culturel reconnaissable et transmis par imitation (surtout via Internet, donc). Ici, on parle donc de culture, d’imitation et de partage d’information.
  3. Internet, de par sa nature, facilite la communication entre à peu près n’importe qui sur terre 3. L’internaute est habitué à interagir avec d’autres nationalités et d’autres cultures. C’est ainsi qu’apparaissent la diversité et le respect de chacun, dans sa différence.
  4. Les SEL, systèmes d’échanges locaux, fleurissent partout dans nos sociétés. C’est une initiative d’un groupe de gens qui veulent mieux consommer, s’entraider et recréer des liens sociaux en dehors du système de consommation habituel. Internet a rendu possible ces réseaux. Ici, on aborde les notions d’initiative citoyenne, de solidarité et de consommation soutenable.
  5. Enfin, cet article-même (et les blogs en général) est un bon exemple. Je choisis de dire ce que je pense. Et personne n’a — ou ne devrait avoir — le droit de l’interdire. Après, chacun en fait ce qu’il veut. Le lire, l’adopter, le faire sien, le rejeter ou le démolir (non, s’il-vous-plait !). La liberté d’expression est essentielle.

Simples exemples. Mais on constate que les nouveaux moyens de communication influencent en profondeur nos habitudes et cela fait émerger certaines valeurs. Celles-ci, communes à beaucoup de citoyens et de mouvements aujourd’hui, sont aussi à la base du Parti Pirate.

Note : ce qui est écrit ici peut sembler angélique (si tout le monde sur internet respectait chacun, dans sa différence, ça se saurait). Mais je parle bien ici de valeurs qui émergent dans la société, pas forcément chez chaque individu. Dans le débat actuel en France, la plupart des gens que je connais sur internet prennent parti pour le mariage homosexuel (respect de l’autre dans sa différence) mais cela n’empêche pas certains d’avoir un sale caractère et de détester son voisin. 🙂

L’idée partagée créé le mouvement

Les idées peuvent désormais se partager aux quatre coins du monde à la vitesse de l’impulsion électrique. On le voit avec ces exemples, cela donne une spirale créatrice (à mon avis sans précédent dans l’histoire de l’humanité). Les idées se partagent, se mélangent et évoluent comme jamais auparavant.

Cela donne une force particulière à de nombreux mouvements. En plus des pirates, je pense aux indignés, à la simplicité volontaire, aux anonymous, aux objecteurs de croissance, au mouvement de la transition, aux groupes de réflexions sur le revenu de base 4. Et il y en a encore bien d’autres.
Certains sont déjà anciens, mais c’est aujourd’hui que les idées qu’ils portent peuvent sortir de leurs cercles originels peut-être trop fermés. C’est aujourd’hui que ces mouvements évoluent et qu’on en entend parler.

Tous ces groupes ne sont pas les mêmes. Un pirate n’est pas forcément un simplicitaire et vice-versa. Cela dit, ces mouvements partagent des membres et sont intimement compatibles : comme des frères et soeurs, ils sont nés à des moments différents mais évoluent ensemble. Ils partagent une bonne partie d’ADN, même s’ils ont des caractères et des envies différentes.

Un de leurs points communs, c’est d’être « grass-roots ». Concept assez difficile à expliquer, Grass Roots ne possède même pas d’entrée sur Wikipedia en français (avis aux amateurs). Littéralement, il s’agit d’un mouvement en racine d’herbe, c’est-à-dire qui vient du sol, et qui est spontané. Techniquement, cela signifie qu’il s’agit d’un mouvement basé sur l’initiative des gens. Au XXe siècle, on aurait dit un mouvement populaire, pour le peuple et par le peuple. Et on y aurait trouvé une connotation communiste (ou socialiste) de lutte des classes ; si ça vient du peuple, c’est forcément contre les riches et les dirigeants. Et c’est effectivement à gauche que sont classés les mouvements les plus vieux parmi ceux que je citais plus haut.

Mais nous sommes au XXIe siècle et la signification n’est pas celle-là. Ici, ce sont bien les notions de multitude et de spontanéité qui ressortent, celles qui entraînent ce processus créateur dont je parlais. On y retrouve ce côté socialiste du peuple, mais aussi le côté libéral de la liberté. Mais ce processus ne s’inscrit plus dans la hiérarchie sociale que notre société connaît. Et il met donc parfois le système à mal. D’après moi, ce n’est pas forcément parce que ce système est combattu volontairement, mais simplement parce qu’il n’est plus adapté à ce qui est devenu possible.

Pourquoi un mouvement politique ?

Si je pense que le système n’est plus adapté à certains points de vue, ce n’est pas bien grave. Comme disait l’autre, je n’ai que faire de votre business model. Si l’industrie du protectionnisme intellectuel 5 fait faillite, les artistes n’en seront peut-être que plus heureux (même s’ils ne le savent pas encore 6). Si la société de consommation ne fonctionne plus, ce sera très bien pour les simplicitaires.

Par contre, nous vivons à plusieurs êtres humains sur cette planète, il faut donc bien qu’on s’entende et vive ensemble. Il restera donc toujours une « chose publique ». Et il faut qu’elle soit bien gérée, pour le bien de tous. C’est ici que les Pirates prennent leur sens. Le Pirate s’engage en politique car il sait que le système existant n’est plus adapté et il souhaite le modifier. Pour le pirate la chose publique est un problème comme un autre, qu’on peut résoudre en collaborant en politique.

Ma définition des pirates

C’est ainsi que je propose ma définition du parti pirate comme un « mouvement de citoyens qui veulent s'engager pour que la politique intègre les changements radicaux que vit notre société ». Chaque mot est ici important.

  • « un mouvement » : j’aime dire que le parti pirate n’est pas un parti, car cela impliquerait une structure, une pyramide, une représentation forte. De plus, il y a de plus une connotation négative au mot « parti » car le parti existe pour lui-même et pour le pouvoir 7.
  • « citoyen » : pour bien insister sur le caractère universel du mouvement. Ce n’est pas réservé aux hommes politiques professionnels. Tout un chacun peut participer. Et cela implique aussi qu’il n’est pas nécessaire d’être politique professionnel pour être élu. Participer.
  • « qui veulent » : notez le pluriel car le sujet du verbe n’est pas le mouvement, qui n’existe pas en soi, mais les citoyens.
  • « s’engager » : le but est bien de participer et non pas se faire représenter. Ne plus dire : « Voilà, tu es élu, maintenant tu fais ce que tu veux pendant six ans ». Ne plus donner un chèque en blanc aux élus.
  • « pour que la politique intègre... » : le but n’est pas d’avoir le pouvoir. Le but est d’avoir un système politique efficace et adapté au XXIe siècle. Pour ma part, si les partis « traditionnels » arrivent à intégrer ces changements, le parti pirate n’a plus lieu d’être. Et tant mieux (mais j’en doute).

Autre articles de la série : introductionles balises des piratesle phare des pirates


Photo : CC by chriswsn on Flickr

Notes:

  1. Mais le fait que la génération Y en soit l’origine n’exclut pas les autres pour autant !
  2. Ne pas confondre avec Open Source, où vous serez pendu par Stallman
  3. voir ma remarque sur la fracture numérique, plus haut dans l’article.
  4. Voyez aussi mon article à ce sujet
  5. J’utilise volontairement le terme protectionnisme intellectuel pour décrire la propriété individuelle. Rick Falkvinge qui propose de faire cela afin de ne pas se laisser faussement abuser par le terme « propriété » qui porte une connotation positive.
  6. Un moyen pour les aider à comprendre, c’est de leur faire suivre la lettre ouverte aux artistes piratés de Ploum.
  7. Il est cependant vrai que nous sommes un parti au sens que nous nous présentons aux élections. Mais on parle ici de définition philosophique.