La Belgique disparaît... et puis ?

Nous sommes en 2031. Dans quel pays ? Je ne sais pas... parce que la Belgique n’existe plus. Ce qui est original, c’est qu’il n’y a pas d’autre pays à la place. Pas d’état wallon ou flamand, pas d’état Belgique qui correspond à je ne sais quoi. Non, juste plus de pays. Et le pire, c’est que tout va très bien.

By LittleGun (Own work) [Public domain], via Wikimedia Commons

Bien sûr, beaucoup trouvent cela triste. Forcément : désormais on ne mange plus un moules-frites-bière (avec une dame blanche en dessert) parce que ça fait belge, mais parce que c’est bon. Mais une fois l’émotionnel mis de côté, force est de constater que tout va très bien, merci.

L’ex-Belgique a été comme qui dirait dissoute. C’était prévisible depuis les années 2010 et même 2000. Les hommes politiques alimentaient continuellement la surenchère régionaliste et nationaliste. Les compétences passaient d’un gouvernement à l’autre. Puis dans l’autre sens. Et puis... n'ont plus trouvé personne pour s'en occuper. Le problème est que les contextes interne, européen et international n’ont pas permis de créer de nouveaux pays. Scinder le pays et en créer de nouveaux ? Impossible pour l'Europe qui craignait un précédent. Garder une Belgique et avoir une Flandre indépendante ? Idem. Rattacher des régions aux pays voisins ? Personne ne le voulait.

Et de toute façon, aucun politicien n’a jamais eu le courage de faire une vraie proposition.

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La Belgique, un vrai bordel institutionnel

Résultat : cela fait maintenant à peu près trois ans qu’on peut considérer que la Belgique n’existe plus et que ses habitants vivent dans un no man’s land. Vu la douceur de la transition, il n’y a pas de dates précises.

On parle parfois de 2014 car c’est à ce moment qu’eurent lieu des élections (fédérales, à l’époque) qui ont provoqué une accélération de la disparition du pays. Mais la Belgique existait encore bel et bien après cela. C’est plutôt dans la deuxième moitié des années 20 que cela s’est passé.

La crise gouvernementale de 2018-2020 est aussi un jalon important. Après la crise de 2010-2011 (541 jours sans gouvernement), la crise de 2014-2016 (672 jours) et celle de 2017 (seulement 294 jours), celle de 2018-2020 a constitué le record absolu de fonctionnement en affaires courantes : 698 jours. Résultat, on s'est habitué à ne pas avoir de gouvernement.

Certains parlent aussi de mars 2021 et du printemps brainois, lorsque Braine-l'Alleud a voulu se débarrasser de l’administration wallonne, trop lourde et inefficace selon eux. Ils voulaient rejoindre Bruxelles, sous prétexte que la majorité du  territoire de la commune se trouve à l'intérieur du ring de la capitale. C’était un peu idiot, a posteriori, mais cela a été un point fort de l’autonomisation des communes.

D'autres parlent de 2026 : c’est effectivement cette année-là qu’a eu lieu (avec retard) la fin du chantier RER, qui donnait un cadre défini aux investissements « nationaux ». Avec la fin du chantier, ce lien s’est dissout et les grands projets ne furent plus que régionaux.

On parle aussi de la révolution d’Octobre en 2027 comme point d’inflexion de la disparition du pays. C’est lorsque les deux partis principaux du pays, le PS et la N-VA ont implosé, chacun à quelques semaines d’intervalle. Ces deux partis avaient accumulé trop de pouvoir et avaient des réseaux trop importants dans toutes les administrations... mais le succès électoral ne suivait plus. Il y avait trop de tensions entre ces monstres omnipotents et la réalité des urnes (sans parler des scandales). Et tout a pété.

Bref, on ne sait pas très bien quand ça a commencé. Aujourd’hui en 2031, j’ai 50 ans et le monde a bien évolué depuis 2012, année de début de mon blog. Déjà à l’époque, j’aimais mettre les choses en perspective. Et aujourd’hui, je vous propose de faire de même : comparer notre quotidien avec celui des années 2010.

En 2031, que sont-ils devenus, les Belges ?

Tout d’abord, les habitants de ce no-man’s land ne sont plus Belges 1 car il n’y a plus d’autorités compétentes pour leur fournir une carte d’identité ou un passeport belge. Nous ne sommes pas plus Flamand, Bruxellois ou Wallon. De facto, nous sommes devenus... européens. Juste européens et rien d’autre. Après la citoyenneté européenne (qu'on avait depuis longtemps), nous avons eu la nationalité européenne. Quand je repense à l’année où j’ai commencé ce blog, en 2012, je me dis que c’eût été impensable. Et pourtant, …

En 2031, la commune

Aujourd’hui, le seul niveau de pouvoir entre le citoyen et l’Europe est la commune. Si, si, c’est possible. Mais celles-ci ont beaucoup évolué. Du statut de division administrative en 2010, elles sont passées à « groupement de citoyens qui vivent ensemble ». Aujourd’hui, elles sont les briques de bases du système politique. On y retrouve la notion de village primitif : une collectivité gérable humainement. À la différence avec les primitifs qu’aujourd’hui, elles sont souples, flexibles et changeantes. Et surtout, elles s’inscrivent dans un monde globalisé.

En 1976 avait eu lieu la fusion des communes. Un exercice one-shot qui avait coûté cher, qui avait été difficile à faire. En 2030, on change de commune comme on change de banque : un peu d’administratif, mais c’est facile. Rien qu’en 2030, il y a eu 138 fusion et 39 division de communes dans les territoires européens non-nationaux 2. Cela représente environ 6% de toutes les communes.

Ces opérations se font au gré des besoins sur base de quelques critères simples, avalisés par le ou les conseils communaux concernés. Exemple ? L’agglomération bruxelloise n’est plus constituée que de huit communes au lieu des 19 (depuis la création de l'agglomération bruxelloise en 1971) ou des 31 (après la refonte de la région et de son hinterland en 2019). C’était plus logique et efficace. Comme beaucoup de services sont désormais européens, ces fusions-scissions n’ont que peu d’impact sur la vie des citoyens. Elles ont cependant l’avantage de toujours pouvoir assurer le juste équilibre entre des économies d’échelles nécessaires et une taille de communauté humaine gérable et agréable.

En 2031, les fédés

Je me rappelle, en 2013, le mot « intercommunale » était synonyme d’usine à gaz et de sac à nominations politiques. Aujourd’hui, c’est tout l’inverse : une intercommunale, appelé fédés (pour fédération de communes 3.) est un groupement de communes auquel celles-ci adhèrent selon les besoins et les souhaits de leurs habitants. Travailler pour l’une ou l’autre fédé fait partie du travail de la gestion d’une commune. Pas de nomination. Pas de salaire en plus.

Les Fédés sont devenues des outils essentiels car elles s’occupent de tout ce qui dépasse le cadre communal mais n’atteint pas le niveau européen. Comme elles sont souples et flexibles, elles sont efficaces. Quelques exemples ?

• Les routes et les infrastructures
Pour le réseau routier, il existe différentes Fédés. Par exemple, Braine-l’Alleud fait partie, au même titre que Wezembeek, Anderlecht et Aalst, de l’intercommunale « Brussel’s One Ring » (parce que "One Ring to bring them all and in Brussels bind them" mais on l'appelle aussi détroit de B-Ring car les problèmes d’embouteillage sont de pire en pire). Rixensart aussi en fait partie, mais participe beaucoup moins car, si beaucoup de ses habitant travaillent à Bruxelles, la proportion est moindre qu’à Anderlecht. Par contre, Arlon a récemment décider de retirer sa faible participation depuis qu'elle fait partie de l'Eurométropole Luxembourg.

CC by =Mackingster on DeviantArt

Évidemment, les routes appartiennent toujours aux communes sur lesquelles elles se trouvent. Mais les coûts d’entretien et de rénovation sont mis en commun avec les autres communes et répartis en fonction des « consommations » de chacune des communes. Avec toutes les données disponibles sur le trafic et la puissance de calcul d’aujourd’hui, ce n’est vraiment pas difficile de calculer cela. L’agence routière européenne propose de très bonnes méthodes de calcul standards, applicables partout. Et les algorithmes s’améliorent chaque jour.

Après les premiers essais difficiles, les communes ont maintenant bien compris qu’elles n’avaient aucun intérêt à jouer cavalier seul 4. Chacun joue le jeu intelligemment, en sachant très bien que la coopération honnête fonctionne mieux que la triche ou l’ergotage. Ça, c’est une des choses qui a changé depuis 2012.

• le réseau ferroviaire
Contrairement à la voiture dont le réseau est très organique et techniquement simple, le réseau ferroviaire doit être un peu plus cadré. D’autant qu’aujourd’hui le transport ferroviaire est considéré comme un service publique dont on sait qu’il n’est pas rentable en soi.

C’est donc l’Europe qui définit les grandes lignes techniques du réseau ferroviaire, pour en assurer l’interopérabilité. Déjà en 2011, l’ETCS étaient sur les voies (au sens propre et figuré) car une homogénéisation technique était nécessaire 5. En 2031, nous sommes un pas plus loin car

  • l’agence ferroviaire européenne définit les spécifications techniques ;
  • les investissements sont décidés au niveau européen par la politique en fonction des besoins (à charge des Fédés de proposer des projets intéressants) ;
  • la maintenance et l’opération sont organisées, un peu comme pour les routes, par des groupements de communes, en fonction de leur intérêts communs ;
  • les trains sont, eux, libéralisés et opérés par des sociétés privées. La plus connue est ThalyStar qui s’occupe des lignes grandes vitesses, mais Dieu merci, il y a beaucoup de sociétés qui ont compris l’intérêt de faire rouler des trains au niveau local. Sans doute aussi parce que le prix des sillons 6 dépend de la valeur du service public sur le sillon. Plus c’est utile aux citoyens, moins c’est cher et donc plus l’opérateur peut espérer être rentable.

• Au-delà des anciennes frontières
Mais ce fonctionnement en Fédés n’est, en fait, pas nouveau. Déjà en 2008, du côté des Ch’tis, il y avait l’Eurometropole Lille-Kortrijk-Tournai qui fonctionnait très bien. En créant ce Groupement Européen de Coopération Territoriale (ou GECT — ils n’étaient pas aussi bon que maintenant pour trouver des sigles sympas), les responsables étaient déjà passés outre les frontières pour, par exemple, gérer les transports en commun. C’est un peu ce principe là qui s’est généralisé aujourd’hui. À tel point que les frontières n’ont plus de sens. Enfin, presque : les grands pays historiques (et grande gueule comme la France, l’Allemagne ou l’Espagne) rechignent encore à les supprimer complètement, parce qu’ils ont l’habitude, mais ça viendra. Les petits pays ont déjà montré le chemin.

CC by Jérôme on Wikimedia.org

Les frontières ne sont plus que des témoins du passé.

Je ne vais pas passer mon temps à vous rappeler comment fonctionne chacun de nos services publiques, mais l’essentiel est bien là. Sans plus aucune couche entre les communes et l’Europe, il a fallu développer de nouveaux outils, les Fédés. Ceux-ci ont la particularité d’être

  • non-hiérarchiques : c'est un groupement volontaire de communes, qui ne dépend pas de l'Europe ni de rien d'autre.
  • non-géographiques : plus besoin d’appartenir à la province du Brabant wallon pour faire partie d’une intercommunale du Brabant wallon. Les frontières arbitraires sont oubliées et seules comptent les besoins des citoyens de chaque commune.

En 2031, la législation et la démocratie

Avec l’apparition en 2027 de citoyens non-nationaux, il a évidemment fallu revoir une bonne partie de la législation qui ne prévoyait pas cela. C'est finalement à cause de cela — on l'oublie trop souvent — que le parlement européen a connu la fameuse crise d'inflation législative en 2028. Et c'est grâce à l'intervention des Pirates Européens qu'il a été décidé de refondre le système législatif en se basant sur le principe de résilience 7 et de présomption de bonne foi (plus connu sous le nom de « assume good faith », mais ça ne faisait pas assez chic pour les juristes).

CC by Rama on Wikimedia.org

De plus, il a fallu réorganiser la démocratie. Car avec un niveau de pouvoir européen et un niveau communal, il fallait assurer plus de flexibilité au premier et plus de solidité au second. Heureusement, l'équilibre se trouve petit à petit (le début a été dur, quand même) parce que la société a fort évolué. Les choses pour lesquelles je me battais en 2013 — telles que la transparence des institutions, la participation citoyenne, la protection de la vie privée, la culture libre, la neutralité du réseau et la liberté d'expression — sont aujourd'hui mieux protégées (même si c'est loin d'être parfait). Et grâce à tout cela, les citoyens ont pris un vrai recul par rapport à l'exercice politique et il est désormais envisagé autrement.

En 2031, un monde parfait ?

Certes, je préfère ma vie aujourd'hui que celle que j'avais il y a 20 ans. La technologie nous rend la vie plus facile, je me sens plus libre dans mes choix professionnels et je suis heureux de la tournure qu'a pris la démocratie. Nous sommes enfin, après 30 ou 40 ans de combat, entrés dans l'aire de la liquidité (des décisions, des institutions, de la communication) ; notre monde est désormais plus organique que hiérarchique. Bref, adapté au XXIe siècle.

CC by Lazare Grenier on CampToCamp.org

En 2031, je ne vis pas sur mon nuage, dans un monde parfait.

Mais tout cela n'est qu'un pas. Non, tout n'est pas rose. Vous savez, après la révolution française et la déclaration des droits de l'homme, les gens ne vivaient pas sur un petit nuage. Tout n'était pas rose non plus. C'est comme maintenant.

Aujourd'hui, les problèmes environnementaux ne sont pas résolus, la solidarité se réduit à une obligation institutionnelle, les vieux sont toujours parqués dans des mouroirs, la consommation est toujours reine et le paraître guide toujours le monde. Mais on a fait un pas. Et ce pas permet aux gens de mieux réfléchir ; je ne doute donc pas que nous pourrons bientôt résoudre ces problèmes-là aussi. Notre monde n'est pas tout rose, mais au moins, il est un petit peu mieux et sur le bon chemin. Et je suis fier d'avoir participé à ce petit pas, dès le début, avec les Pirates.


Photos:

Notes:

  1. Le côté très positif est que les Français ont arrêté de faire des blagues sur les Belchs.
  2. Cela comprend bien sûr l’ex-Belgique, qui a donné le ton sans le vouloir vers 2027, mais aussi l’ex-Luxembourg (en 2028), l’ex-Lettonie, l’ex-ex-Yougoslavie et l’ex-Monaco (toutes en 2029) qui ont emboité le pas vers une société du XXIe siècle. On sent aussi que beaucoup d'autres s'apprêtent à rejoindre le mouvement cette année encore, ou l'année prochaine comme l'Autriche-Hongrie, la Catalogne, la Suède et l'Italie du Nord. Les autres suivront rapidement.
  3. Certains originaux utilisent des noms bizarres comme MJV — Municipal Joint-Venture — ou encore MaGiC — Municipalités ansemble (sic !) pour un groupement d’intérêt communs — mais globalement, on utilise « Fédés »
  4. ...car elles ont compris le dilemme du prisonnier
  5. Je m’en rappelle bien, je travaillais dans le domaine.
  6. Le prix que l’opérateur doit payer pour rouler sur une route donnée à un horaire donné
  7. Voir le paragraphe « nos revendications » dans cet article.

L'économie de demain

Hier, j'ai eu la chance d'assister à une conférence très intéressante de deux stars de l'économie en Belgique, à savoir MM. Jean-Pierre Hansen et Bruno Colmant : « L’économie demain: un (autre) marché ou de (nouvelles) nationalisations ? ». C'était également l'occasion pour ces messieurs de présenter leurs derniers ouvrages respectifs.

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Je ne présenterai pas dans cet article un résumé de la conférence: je n'ai pas assez pris de note et, à mon avis, il suffit de lire leurs bouquins. Je vais cependant noter quelques points qui m'ont interpellé. En fait, je les note surtout pour moi-même, mais peut-être cela vous intéressera-t-il.

Note préliminaire

Malgré leur profil de grands gourous de l'économie, c'est-à-dire franchement libéraux (l'un est CEO d'Electrabel et l'autre a quand même été chef de cabinet de Reynders et a inventé les intérêts notionnels), j'ai été surpris de voir une certaine prise de recul par rapport au modèle économique actuel. Je m'attendais à un matraquage de messages pro-économie de marché capitaliste ; il n'en a rien été. Ou alors j'ai des filtres dans les oreilles pour entendre ce que je veux bien entendre, ce qui est très possible.

Notons que s'il a été beaucoup question d'économie de marché, il n'a pas été question de libéralisme ou de capitalisme. C'est tout de suite plus consensuel, d'après moi.

Enfin, il faut noter que le livre de M. Hansen cherche à répondre aux accusations de faillites intellectuelle, morale et institutionnelle du modèle économique dominant. Nous y reviendrons.

Modération et confiance

Jean-Pierre Hansen a clairement rappelé les fondements de l'économie. Nous avons eu droit à un rappel sur Adam Smith, Walras, ou Hayek (et d'autres). Les pères fondateurs. Mais il a également rappelé que, dès le début, ces pères fondateurs avaient imaginé que l'économie de marché doit être appliquée avec deux conditions morales, à savoir la modération et la confiance. Pour ma part, je ne suis pas convaincu que le marché fonctionne comme cela aujourd'hui.

D'après l'orateur, Adam Smith aurait aussi dit 1 que le « raisonnable » doit primer sur le « rationnel ». Et d'ajouter comme explication : « on a coupé des têtes au nom du rationnel, jamais au nom du raisonnable ».

Point de vue intéressant qui nuance bien les choses. On en vient à penser que si tout le monde jouait le jeu du marché avec ces règles-là, tout irait mieux.

Le marché et ses effets anesthésiants

Hayek, d'après J-P Hansen, avait imaginé les effets apaisants du marché. En effet, afin d'éviter les tensions sociales, il fallait qu'il y ait quelque chose auquel on peut attribuer tous les malheurs du monde. Le marché était tout trouvé : au lieu de haïr son patron ou son voisin pour son propre malheur, on pouvait haïr le marché et apaiser ainsi les relations humaines. Pourquoi pas. Mais M. Hansen a apportée une nuance importante à ce postulat. Aujourd'hui, le marché n'a plus seulement cet effet apaisant, il est carrément anesthésiant, ce qui nous empêche parfois de réfléchir rationnellement. Et cette idée de marché (et valeur marchande) s'est complètement instillée à travers toute la société, arrivant même à la marchandisation de domaines inimaginables pour les pères fondateurs. L'orateur illustra cette idée avec deux exemples marquants : aujourd'hui en Belgique, un élève qui entre en secondaire ne se voit pas imposer un règlement, mais proposer un contrat ; un élève de Singapour peut recevoir des primes (jusqu'à 250€) pour bonne conduite.

Je ne dois pas avoir compris tout l'exposé, mais d'après moi, cette nuance — dont je partage la pertinence — démontre justement qu'il y a une certaine faillite institutionnelle du modèle économique dominant, puisqu'il y a bel et bien un constat que le postulat d'Hayek n'est plus aussi évident et, même, a entrainé certaines dérives. Ce qui est à l'opposé de ce que M. Hansen entend montrer dans son livre. Il va falloir que je le lise.

La troisième révolution industrielle n'apporte pas la croissance

Jean-Pierre Hansen a également parlé de l'histoire de la croissance et des révolutions industrielles. J'ai été très heureux de constater que cela rejoint en tout point le constat que je fais dans ma réflexion sur le revenu de base.

En gros, il nous explique qu'il n'y a pas eu de croissance jusqu'à la première révolution industrielle (qui n'est pas bien définie dans le temps, mais qui résulte du moteur à vapeur, du bateau, de l'industrie textile et de la métallurgie) qui a eu des effets de croissance pendant une centaine d'année. La seconde révolution industrielle (plutôt le résultat de l'électricité, du pétrole et de la voiture) a alors pris le relais pour assurer la continuité de la croissance, pendant aussi une centaine d'années. Mettez un peu de guerre et surtout de reconstruction et vous arrivez aux trente glorieuses, âge d'or de la croissance.

S'en suit la révolution de l'informatique et de la communication. D'après l'orateur — et mon article ne dit pas autre chose — les effets de cette dernière révolution sont déjà presque éteints. L'impact aura été de 20 ou 30 ans seulement, nous laissant aujourd'hui sans croissance.

M. Hansen espère pour sa part voir une nouvelle révolution de la connaissance qui apporterait à nouveau un peu de croissance. Celle-ci serait basée sur un nouveau mode de consommation. Après la consommation pour l'utile, pour le choix ou pour se distinguer, viendrait la consommation pour s'identifier. Je manque de précision à ce sujet et la conférence ne m'a pas aidé. Cependant, une question (qui peut paraître naïve) me taraude l'esprit depuis la conférence : l'économie de marché (je ne parle pas de capitalisme, ni même de libéralisme) peut-elle fonctionner sans croissance ? Ce serait, d'après moi, une piste à explorer.

Cadre social vs cadre monétaire

J'ai déjà eu l'occasion de suivre des conférence de Bruno Colmant, notamment grâce aux ResearchTalks. Le moins qu'on puisse dire est qu'il est constant dans ce qu'il dit. Et qu'il est pessimiste (lui-même l'admet).

D'après lui, l'inflation ne doit pas être évitée ; c'est le seul moyen de rendre les dettes souveraines supportables. L'austérité n'est pas une solution, au contraire. Et j'ai tendance à le croire sur ce point.

Il note également que la notion d'humain doit absolument revenir au centre de la discussion. En effet, d'après lui, jamais un ordre monétaire (et donc, l'austérité pour empêcher l'inflation) n'a réussi à primer sur l'ordre social. Donc, soit on accepte l'inflation en dévaluant la monnaie, soit il y aura des tensions sociales (qui peuvent mal tourner).

J'avais juste envie de mettre cette tirade pro-inflation en lien avec le revenu de base. En effet, une accusation habituelle envers le revenu de base est qu'il causerait de l'inflation. Et non seulement ce n'est pas prouvé, mais même si ça arrivait, ce serait peut-être bien une bonne chose (dans une certaine mesure) si on en croit le raisonnement de Bruno Colmant 2, au moins dans le contexte actuel. Interpellant et à creuser.

Pourquoi l'inflation est évitée

Pour revenir à ce problème d'inflation, je simplifie la situation en vous disant que l'union monétaire européenne ne veut pas d'inflation, entre autre parce que l'Allemagne (et d'autres) a énormément d'épargne qu'elle doit protéger afin qu'elle ne perde pas de valeur. Et donc, dans le but de protéger les capitaux, tout est fait pour limiter l'inflation... et cela rend les dettes d'autant plus insoutenables (puisqu'elles valent chères). Or, ce sont bien les capitaux existants qui devront payer cette dette, de toute façon ! D'après Bruno Colmant, on est donc dans un cercle vicieux qu'il faudra briser à un moment ou à un autre.

Je ne peux pas lui donner tort et il est intéressant de savoir cela pour mieux comprendre d'où vient le problème. Il est vrai que l'inflation cause surtout des problèmes aux riches, qui perdent proportionnellement plus, évidemment.

L'épargne importante en Europe est la cause du blocage, d'après Bruno Colmant

L'épargne importante en Europe est la cause du blocage, d'après Bruno Colmant

Argent : consommation ou épargne ?

L'orateur fait alors la comparaison avec les USA, où visiblement, l'argent est beaucoup plus utilisé pour consommer (et faire tourner l'économie) que chez nous, car nous épargnons trop. D'après lui, ce serait mieux si, sur ce point-là, on adoptait la même approche. Et là, quand même, je tique.

Épargner, même avec un peu d'inflation, c'est consolider une somme d'argent pour plus tard. Cela me semble une bonne pratique de « bon père de famille ». On m'a toujours appris à épargner. J'ai toujours entendu qu'il fallait épargner pour s'acheter des choses, qu'il ne fallait jamais s'endetter (sauf pour acheter une maison). Ça me parait du bon sens à première vue. Mais ce n'est pas parce qu'on me l'a dit que je dois le croire. Du coup, j'y réfléchis.

Aujourd'hui, en tout cas, cette pratique est inversée : on emprunte pour tout et on paye plus tard. Les moyens de paiement le permettent et même les chefs d'état disent qu'il faut s'endetter pour consommer. Et mathématiquement, épargner ou emprunter, c'est à peu près la même chose : un simple calcul d'actualisation suffit pour passer de l'un à l'autre.

Mais si c'est mathématiquement égal, il y a quand même une notion de risque qui est prégnante 3 dans un cas et pas dans l'autre. Et ce risque, à certains moments, explose (voir la crise des subprimes).

Ma question (ouverte et sans réponse) : n'a-t-on pas d'autres choix que de vivre dans un système qui a besoin que chaque individu s'endette ? Est-ce vraiment ce que nous voulons ? Ou bien est-ce la solution à court terme pour rétablir l'équilibre du système économique existant ?

Conclusion

Cette conférence m'a fort intéressé. Mais comme toujours, c'est après qu'on réfléchit et que surgissent des questions... Et il est trop tard pour les poser. Du coup, je vous partage les deux réflexions qui me sont venues.

Premièrement, il est intéressant de noter que ces deux orateurs ont raison. Ils ont fondamentalement raison dans leur propos. Tout ce qu'ils ont dit est juste (aussi loin que je puisse me prononcer sur la question). Des experts comme ceux-ci connaissent tous les rouages. Ils peuvent expliquer, sans se tromper, le pourquoi de chacun des mécanismes et donc, proposer la solution adéquates pour relancer la machine. J'ajouterais bien « contrairement aux politiques qui ne sont pas à un raccourcis près, du moment que ça a l'air bien ». Le problème est qu'il faut parfois se poser la question de changer la machine, ou son utilisation.

Deuxièmement, je constate que j'ai posé deux questions dans cet article et qu'en fait, elles se rejoignent. La première était « une économie de marché peut-elle fonctionner sans croissance ? » et la seconde « est-il utile/bon (attention, jugement de valeur !) de s'endetter dans le seul but de consommer pour relancer la croissance ? ». Toujours cette même question de la croissance, sur laquelle je n'arrive jamais à obtenir des éléments factuels, chiffrés et dénués d'émotionnel ou de lieux communs 4. Pour ou contre ?


Photos du domaine publique trouvée sur PixaBay

Notes:

  1. Comme cela a été dit pendant la conférence, je n'ai malheureusement aucune source à vous donner.
  2. Ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit. M. Colmant n'a pas abordé le sujet du revenu de base. je dis juste que d'après son raisonnement (pour une inflation) le revenue de base ferait du bien à l'économie
  3. Ceux qui ont été à la conférence apprécieont l'emploi du mot.
  4. Parmi les lieux communs entendus mille fois le « l'économie, c'est comme un vélo, il faut avancer pour garder l'équilibre » (merci, mais pourquoi ?) et le « la croissance infinie dans un monde fini est impossible » (à nouveau, merci d'aller un peu plus loin). Et bien je n'arrive pas à trouver des explications plus profondes que cela.

Le Parti Pirate : à gauche ou à droite ?

Quand on présente le Parti Pirate, une des premières questions des gens est souvent : « et vous êtes plutôt à gauche ou plutôt à droite ? ».

Je comprends la question. C'est un moyen facile pour essayer de situer le parti, de le faire rentrer dans des cases prédéfinies et connues. Ainsi, dès le début de la conversation, on sait si on est plutôt pour ou plutôt contre.  Le problème est que ce n'est pas aussi simple que ça.

CC by OliBac on http://www.flickr.com/photos/olibac/2171433514/

À gauche ou à droite ?

Apprenez tout d'abord que, chez les pirates, gauche et droite n'existent pas. On dit « bâbord » ou « tribord ». Et plus sérieusement, la réponse est beaucoup plus complexe.

Ce que je disais avant...

Et donc, quand on me posait la question, je disais quelque chose du genre :

« Le Parti Pirate ne se positionne pas dans cet axe gauche droite qui n'a plus de sens aujourd'hui. Nous ne sommes ni à gauche ni à droite, mais plutôt au-dessus, en-dessous, au milieu et à côté.

En fait, il y a des bonnes idées à gauche comme à droite. Le tout est de ne pas les appliquer bêtement en suivant une idéologie imposée par le parti. Il faut savoir prendre les bonnes idées de chaque côté en faisant preuve de pragmatisme en fonction du contexte. Une politique ne sera pas la même à Bruxelles, Oostende ou Ramillies. La proposition des pirates est d'envisager la politique autrement que sur cette axe gauche-droite.

De plus, la gauche ou la droite ne sont pas définies ! Le PS (socialiste) est parfois plus à droite que le MR (parti de droite en Belgique), qui lui-même n'a pas grand chose de libéral. »

En résumé, trois idées : le modèle gauche-droite n'a pas de sens ; nous ne sommes ni à gauche ni à droite ; nous sommes basés sur le pragmatisme et le refus d'une idéologie. Et cette pensée est assez partagée par d'autres pirates, je pense.

Mais j'ai bien constaté que cette explication ne suffit pas. Les gens doivent à tout prix mettre une étiquette et classer. Sinon, c'est trop exotique et donc dangereux, inutile ou peu crédible (au choix). Et le Parti Pirate est alors classé « petit rigolo ».

Qu'est-ce qui est à gauche et qu'est-ce qui est droite ?

Pour commencer, j'ai lu. J'ai voulu savoir ce qu'est la gauche et la droite. Et finalement, on retombe toujours sur des concepts flous et à géométrie variable (voyez l'article de Wikipedia à ce sujet).

Il est cependant « communément admis » (et les guillemets ont tout leur sens ici 1) qu'on met dans le sac de gauche les épithètes suivants: communiste, socialiste, progressiste, anarchiste et libertariens. Et puis écologiste, aussi. Dans le sac de droite, on fourre pêle-mêle les conservateurs (ou réactionnaires), les libéraux (qui peuvent être très proches des libertariens et très éloignés des réactionnaires), les fascistes (qui peuvent avoir la dictature en commun avec les communistes) et les nationalistes. Et après, il y a encore les centristes qui passent d'un sac à l'autre. La logique gauche-droite est-elle toujours claire pour vous ?

Quoiqu'il en soit, lors des élections de 2012, j'avais cependant lu une chouette réponse pirate à cette question de positionnement 2. Elle proposait de ne pas positionner le parti entier sur l'échiquier habituel, mais éventuellement de positionner chaque proposition du parti, de manière indépendante. C'est beaucoup plus précis et cela montre à l'aide d'exemple que ne nous sommes pas à gauche ou à droite.

Comme je n'arrive pas à remettre la main sur ce texte, je vous propose une version refaite par mes soins.

Les propositions pirates de gauches et celles de droite

Comme expliqué en long et en large dans cet article, il n'est pas évident de définir un programme pirate, puisqu'il est changeant, adapté à chaque contexte et surtout, dépendant des souhaits des citoyens. Néanmoins, certains sujets sont récurrents et on peut en considérer certains comme étant « typiquement pirate ». J'en passe ici certains en revue et je vous propose de leur coller une étiquette politique. Pour l'exercice et pour rigoler.

Sur le plan de la protection de la vie privée, on peut aisément dire que les pirates sont conservateurs. Nous souhaitons préserver les droits acquis au cours des siècles par les différentes révolutions : ceux qui protègent les citoyens des abus de pouvoir. Un bon exemple est expliqué par Rick Falkvinge sur son blog : nos parents pouvaient envoyer ce qu'ils voulaient à qui ils voulaient sans se faire fouiller et suspecter. Il est légitime que nos enfants héritent de ce droit aussi, y compris dans le monde numérique. Les pirates sont par conséquent conservateurs et seraient donc de droite.

Sur le plan du protectionnisme intellectuel, les pirates souhaitent l'abolition des brevets car ils sont contre-productifs pour la société (c'est expliqué ici, ici et ici). Il s'agit d'une proposition clairement libérale (au sens de la liberté d'entreprendre) et donc à droite. D'un autre côté, l'interdiction des brevets pharmaceutique et logiciels sont aussi des revendications qui sont éthiques et solidaires. Ce qui nous ramène plutôt du côté gauche (au sens où c'est l'état qui règlemente pour des raisons sociétales et non économiques).

Sur le plan de l'exercice politique, les pirates revendiquent une transparence sans faille ainsi qu'une participation citoyenne importante. Il s'agit ici de revendications pour assurer que les citoyens restent maîtres de la société dans laquelle ils vivent. On est donc aux antipodes d'un groupe dictatorial (de type communiste à gauche ou fasciste à droite) et bien dans une idée démocrate (qui à ma connaissance n'est ni de gauche ni de droite).

Sur le plan des valeurs, les pirates se démarquent fort des autres partis. Je ne connais en effet pas de parti qui basent leurs actions sur des valeurs, au contraire du parti pirate (voyez mon autre article à ce sujet). Ces valeurs concernent clairement la société dans son ensemble, pour lequel le Parti Pirate a des propositions. Elles concernent tout le monde et vise à une société meilleure. D'après les hypothèses du début on est bien dans le progressisme. Donc de gauche.

Sur le plan de la liberté d'expression, les pirates sont intransigeants (c'est quand même l'article 19 de la déclaration universelle des droits de l'homme). Je ne réexplique pas pourquoi, beaucoup en parle mieux que moi. Mais je ne peux m'empêcher de citer la merveilleuse phrase de Paul Da Silva sur son blog : « la liberté d’expression c’est aussi pour les cons, et j’aime savoir qui sont les cons autour de moi ». Et rien que pour ça, la liberté d'expression est importante. Pour ce point-ci, il me semble qu'on est plutôt du côté libéral — au sens de la liberté — (et donc de droite), mais aussi du côté progressiste (et donc de gauche) 3.

Concernant la décision politique, les pirates prônent une décision basée sur des faits, libérée de l'émotionnel (qui est mauvais conseiller) et dans l'intérêt du plus grand nombre. Ceci pourrait être caractérisé comme intellectuel. C'est à gauche ou à droite, ça ? Il serait malvenu de répondre. Cependant, pour ceux qui ont de l'humour, on pourrait dire (avec un bon paquet de mauvaise foi) qu'une décision politique intellectuelle est caractéristique de la droite, puisqu'il est bien connu que les intellectuels de gauche sont des artistes et les intellectuels de droite sont des ingénieurs élitistes. 🙂

Concernant la culture, les pirates pensent qu'elle est un vecteur de développement et de démocratie. Il faut donc qu'elle soit partagée et accessible. Après tout, toutes les sociétés sont basées sur une culture et toutes les cultures sont le fruit d'une société. Aucun est artiste ne crée sans avoir eu jamais de contact avec une société. On est dans le collectif et le progressiste. Donc à gauche.

À propos du marché, les pirates se positionnent contre tous les monopoles car ils sont dangereux pour la liberté (de choix du consommateur, de parole, etc.). Avec une vue classique, on serait bien dans un domaine libéral. De droite.

Et on pourrait encore citer pas mal d'exemples. Si on vous pose la question « gauche ou droite ? », vous pourrez faire l'exercice !

Bref...

Avec tous ces exemples, peut-être que les gens comprendront mieux qui nous sommes. En tout cas, une chose est sûre, nous ne sommes ni de gauche ni de droite. Certaines idées, quant à elles, sont de gauches, d'autres de droites. Et la plupart ni de gauche ni de droite. En fait, on est un peu des libéraux progressistes. Ou des révolutionnaires conservateurs. Finalement, ce qui nous définit encore le mieux, c'est « Pirate ». 🙂


Photo CC by OliBac on Flickr

 

Notes:

  1. et je m'excuse par avance auprès de tous les politologues qui feront un infarctus en lisant les raccourcis que je fais sur la classification des idéologies politiques, mais il s'agit d'un blog d'un non-politologue à l'adresse de non-politologues.
  2. Si l'un ou l'autre pirate belge s'en souvient, merci de m'envoyer le lien.
  3. Quelqu'un a-t-il déjà trouvé un article qui explique si la déclaration universelle des droits de l'homme est de gauche ou de droite ? Ce serait rigolo.