L'économie de demain

Hier, j'ai eu la chance d'assister à une conférence très intéressante de deux stars de l'économie en Belgique, à savoir MM. Jean-Pierre Hansen et Bruno Colmant : « L’économie demain: un (autre) marché ou de (nouvelles) nationalisations ? ». C'était également l'occasion pour ces messieurs de présenter leurs derniers ouvrages respectifs.

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Je ne présenterai pas dans cet article un résumé de la conférence: je n'ai pas assez pris de note et, à mon avis, il suffit de lire leurs bouquins. Je vais cependant noter quelques points qui m'ont interpellé. En fait, je les note surtout pour moi-même, mais peut-être cela vous intéressera-t-il.

Note préliminaire

Malgré leur profil de grands gourous de l'économie, c'est-à-dire franchement libéraux (l'un est CEO d'Electrabel et l'autre a quand même été chef de cabinet de Reynders et a inventé les intérêts notionnels), j'ai été surpris de voir une certaine prise de recul par rapport au modèle économique actuel. Je m'attendais à un matraquage de messages pro-économie de marché capitaliste ; il n'en a rien été. Ou alors j'ai des filtres dans les oreilles pour entendre ce que je veux bien entendre, ce qui est très possible.

Notons que s'il a été beaucoup question d'économie de marché, il n'a pas été question de libéralisme ou de capitalisme. C'est tout de suite plus consensuel, d'après moi.

Enfin, il faut noter que le livre de M. Hansen cherche à répondre aux accusations de faillites intellectuelle, morale et institutionnelle du modèle économique dominant. Nous y reviendrons.

Modération et confiance

Jean-Pierre Hansen a clairement rappelé les fondements de l'économie. Nous avons eu droit à un rappel sur Adam Smith, Walras, ou Hayek (et d'autres). Les pères fondateurs. Mais il a également rappelé que, dès le début, ces pères fondateurs avaient imaginé que l'économie de marché doit être appliquée avec deux conditions morales, à savoir la modération et la confiance. Pour ma part, je ne suis pas convaincu que le marché fonctionne comme cela aujourd'hui.

D'après l'orateur, Adam Smith aurait aussi dit 1 que le « raisonnable » doit primer sur le « rationnel ». Et d'ajouter comme explication : « on a coupé des têtes au nom du rationnel, jamais au nom du raisonnable ».

Point de vue intéressant qui nuance bien les choses. On en vient à penser que si tout le monde jouait le jeu du marché avec ces règles-là, tout irait mieux.

Le marché et ses effets anesthésiants

Hayek, d'après J-P Hansen, avait imaginé les effets apaisants du marché. En effet, afin d'éviter les tensions sociales, il fallait qu'il y ait quelque chose auquel on peut attribuer tous les malheurs du monde. Le marché était tout trouvé : au lieu de haïr son patron ou son voisin pour son propre malheur, on pouvait haïr le marché et apaiser ainsi les relations humaines. Pourquoi pas. Mais M. Hansen a apportée une nuance importante à ce postulat. Aujourd'hui, le marché n'a plus seulement cet effet apaisant, il est carrément anesthésiant, ce qui nous empêche parfois de réfléchir rationnellement. Et cette idée de marché (et valeur marchande) s'est complètement instillée à travers toute la société, arrivant même à la marchandisation de domaines inimaginables pour les pères fondateurs. L'orateur illustra cette idée avec deux exemples marquants : aujourd'hui en Belgique, un élève qui entre en secondaire ne se voit pas imposer un règlement, mais proposer un contrat ; un élève de Singapour peut recevoir des primes (jusqu'à 250€) pour bonne conduite.

Je ne dois pas avoir compris tout l'exposé, mais d'après moi, cette nuance — dont je partage la pertinence — démontre justement qu'il y a une certaine faillite institutionnelle du modèle économique dominant, puisqu'il y a bel et bien un constat que le postulat d'Hayek n'est plus aussi évident et, même, a entrainé certaines dérives. Ce qui est à l'opposé de ce que M. Hansen entend montrer dans son livre. Il va falloir que je le lise.

La troisième révolution industrielle n'apporte pas la croissance

Jean-Pierre Hansen a également parlé de l'histoire de la croissance et des révolutions industrielles. J'ai été très heureux de constater que cela rejoint en tout point le constat que je fais dans ma réflexion sur le revenu de base.

En gros, il nous explique qu'il n'y a pas eu de croissance jusqu'à la première révolution industrielle (qui n'est pas bien définie dans le temps, mais qui résulte du moteur à vapeur, du bateau, de l'industrie textile et de la métallurgie) qui a eu des effets de croissance pendant une centaine d'année. La seconde révolution industrielle (plutôt le résultat de l'électricité, du pétrole et de la voiture) a alors pris le relais pour assurer la continuité de la croissance, pendant aussi une centaine d'années. Mettez un peu de guerre et surtout de reconstruction et vous arrivez aux trente glorieuses, âge d'or de la croissance.

S'en suit la révolution de l'informatique et de la communication. D'après l'orateur — et mon article ne dit pas autre chose — les effets de cette dernière révolution sont déjà presque éteints. L'impact aura été de 20 ou 30 ans seulement, nous laissant aujourd'hui sans croissance.

M. Hansen espère pour sa part voir une nouvelle révolution de la connaissance qui apporterait à nouveau un peu de croissance. Celle-ci serait basée sur un nouveau mode de consommation. Après la consommation pour l'utile, pour le choix ou pour se distinguer, viendrait la consommation pour s'identifier. Je manque de précision à ce sujet et la conférence ne m'a pas aidé. Cependant, une question (qui peut paraître naïve) me taraude l'esprit depuis la conférence : l'économie de marché (je ne parle pas de capitalisme, ni même de libéralisme) peut-elle fonctionner sans croissance ? Ce serait, d'après moi, une piste à explorer.

Cadre social vs cadre monétaire

J'ai déjà eu l'occasion de suivre des conférence de Bruno Colmant, notamment grâce aux ResearchTalks. Le moins qu'on puisse dire est qu'il est constant dans ce qu'il dit. Et qu'il est pessimiste (lui-même l'admet).

D'après lui, l'inflation ne doit pas être évitée ; c'est le seul moyen de rendre les dettes souveraines supportables. L'austérité n'est pas une solution, au contraire. Et j'ai tendance à le croire sur ce point.

Il note également que la notion d'humain doit absolument revenir au centre de la discussion. En effet, d'après lui, jamais un ordre monétaire (et donc, l'austérité pour empêcher l'inflation) n'a réussi à primer sur l'ordre social. Donc, soit on accepte l'inflation en dévaluant la monnaie, soit il y aura des tensions sociales (qui peuvent mal tourner).

J'avais juste envie de mettre cette tirade pro-inflation en lien avec le revenu de base. En effet, une accusation habituelle envers le revenu de base est qu'il causerait de l'inflation. Et non seulement ce n'est pas prouvé, mais même si ça arrivait, ce serait peut-être bien une bonne chose (dans une certaine mesure) si on en croit le raisonnement de Bruno Colmant 2, au moins dans le contexte actuel. Interpellant et à creuser.

Pourquoi l'inflation est évitée

Pour revenir à ce problème d'inflation, je simplifie la situation en vous disant que l'union monétaire européenne ne veut pas d'inflation, entre autre parce que l'Allemagne (et d'autres) a énormément d'épargne qu'elle doit protéger afin qu'elle ne perde pas de valeur. Et donc, dans le but de protéger les capitaux, tout est fait pour limiter l'inflation... et cela rend les dettes d'autant plus insoutenables (puisqu'elles valent chères). Or, ce sont bien les capitaux existants qui devront payer cette dette, de toute façon ! D'après Bruno Colmant, on est donc dans un cercle vicieux qu'il faudra briser à un moment ou à un autre.

Je ne peux pas lui donner tort et il est intéressant de savoir cela pour mieux comprendre d'où vient le problème. Il est vrai que l'inflation cause surtout des problèmes aux riches, qui perdent proportionnellement plus, évidemment.

L'épargne importante en Europe est la cause du blocage, d'après Bruno Colmant

L'épargne importante en Europe est la cause du blocage, d'après Bruno Colmant

Argent : consommation ou épargne ?

L'orateur fait alors la comparaison avec les USA, où visiblement, l'argent est beaucoup plus utilisé pour consommer (et faire tourner l'économie) que chez nous, car nous épargnons trop. D'après lui, ce serait mieux si, sur ce point-là, on adoptait la même approche. Et là, quand même, je tique.

Épargner, même avec un peu d'inflation, c'est consolider une somme d'argent pour plus tard. Cela me semble une bonne pratique de « bon père de famille ». On m'a toujours appris à épargner. J'ai toujours entendu qu'il fallait épargner pour s'acheter des choses, qu'il ne fallait jamais s'endetter (sauf pour acheter une maison). Ça me parait du bon sens à première vue. Mais ce n'est pas parce qu'on me l'a dit que je dois le croire. Du coup, j'y réfléchis.

Aujourd'hui, en tout cas, cette pratique est inversée : on emprunte pour tout et on paye plus tard. Les moyens de paiement le permettent et même les chefs d'état disent qu'il faut s'endetter pour consommer. Et mathématiquement, épargner ou emprunter, c'est à peu près la même chose : un simple calcul d'actualisation suffit pour passer de l'un à l'autre.

Mais si c'est mathématiquement égal, il y a quand même une notion de risque qui est prégnante 3 dans un cas et pas dans l'autre. Et ce risque, à certains moments, explose (voir la crise des subprimes).

Ma question (ouverte et sans réponse) : n'a-t-on pas d'autres choix que de vivre dans un système qui a besoin que chaque individu s'endette ? Est-ce vraiment ce que nous voulons ? Ou bien est-ce la solution à court terme pour rétablir l'équilibre du système économique existant ?

Conclusion

Cette conférence m'a fort intéressé. Mais comme toujours, c'est après qu'on réfléchit et que surgissent des questions... Et il est trop tard pour les poser. Du coup, je vous partage les deux réflexions qui me sont venues.

Premièrement, il est intéressant de noter que ces deux orateurs ont raison. Ils ont fondamentalement raison dans leur propos. Tout ce qu'ils ont dit est juste (aussi loin que je puisse me prononcer sur la question). Des experts comme ceux-ci connaissent tous les rouages. Ils peuvent expliquer, sans se tromper, le pourquoi de chacun des mécanismes et donc, proposer la solution adéquates pour relancer la machine. J'ajouterais bien « contrairement aux politiques qui ne sont pas à un raccourcis près, du moment que ça a l'air bien ». Le problème est qu'il faut parfois se poser la question de changer la machine, ou son utilisation.

Deuxièmement, je constate que j'ai posé deux questions dans cet article et qu'en fait, elles se rejoignent. La première était « une économie de marché peut-elle fonctionner sans croissance ? » et la seconde « est-il utile/bon (attention, jugement de valeur !) de s'endetter dans le seul but de consommer pour relancer la croissance ? ». Toujours cette même question de la croissance, sur laquelle je n'arrive jamais à obtenir des éléments factuels, chiffrés et dénués d'émotionnel ou de lieux communs 4. Pour ou contre ?


Photos du domaine publique trouvée sur PixaBay

Notes:

  1. Comme cela a été dit pendant la conférence, je n'ai malheureusement aucune source à vous donner.
  2. Ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit. M. Colmant n'a pas abordé le sujet du revenu de base. je dis juste que d'après son raisonnement (pour une inflation) le revenue de base ferait du bien à l'économie
  3. Ceux qui ont été à la conférence apprécieont l'emploi du mot.
  4. Parmi les lieux communs entendus mille fois le « l'économie, c'est comme un vélo, il faut avancer pour garder l'équilibre » (merci, mais pourquoi ?) et le « la croissance infinie dans un monde fini est impossible » (à nouveau, merci d'aller un peu plus loin). Et bien je n'arrive pas à trouver des explications plus profondes que cela.

3 thoughts on “L'économie de demain

  1. Pour apporter un début d'argumentation concernant le deuxième postulat : « la croissance infinie dans un monde fini est impossible », il peut être utile de regarder les travaux de Jean-Marc Jancovici, notamment son intervention à l'assemblée nationale française sur le changement climatique : https://www.youtube.com/watch?v=xxbjx6K4xNw

    Il y présente son idée que la croissance est liée à la quantité d'énergie que nous sommes capable d'exploiter. Si ce stock stagne ou régresse, comme actuellement, la croissance (mondiale) le fait aussi. En gros, selon lui, la seule façon de relancer la croissance serait de trouver d'autres réserves d'énergie ou d'autres façons, plus efficaces, de les utiliser.

    • Merci pour l’info. Cela dit, cela ne réponds encore que partiellement à la question. En effet, si je comprends bien ton explication, au lieu de dire qu’une croissance est possible dans un monde fini, il dit qu’il faut rendre le monde “plus grand” (= trouver de nouvelles sortes d’énergie ou plus efficaces) pour renouer avec la croissance. Et donc, si on souhaite toujouts croître, il faut un monde infini.

      Et merci pour le commentaire, parce que je me rends compte que la partie la plus ouverte et intéressante de l’article se trouve dans la dernière note de bas de page. 🙂

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