La fonction politique est un monopole soumis à l'effet Streisand

Ce week-end était organisé dans ma commune un accueil pour les nouveau-nés. Jeune parent, j’étais invité. Après avoir reçu un beau nounours aux couleurs de Braine-l’Alleud, j’ai aussi eu l‘occasion de discuter, à peu près une heure, avec mon bourgmestre 1, M. Scourneau. Après avoir posé une question presque anodine, il a fait le rapprochement entre mon nom et « le pirate » qui s’est présenté aux élections provinciales en 2012. C’est donc lui qui m’a dit : « Vous avez cinq minutes ? Il faut que vous m'expliquiez un peu cette histoire de pirates... »

Malheureusement, contrairement à lui, je ne suis pas un homme politique rôdé, qui a le sens de la formule. Je suis en effet très réfléchi et je dis rarement quelque chose sans en être sûr. J'écoute, surtout. Résultat : les arguments construits que je peux opposer aux siens ne viennent qu’après la fin de la discussion. Je ne suis décidément pas prêt à être politicien.

Du coup, je me suis dit qu’il serait intéressant de restructurer mes arguments sur ce blog. Une fois écrit, je les aurai mieux en tête pour la prochaine fois et, qui sait, ça pourra servir à d’autres. Je ne relaterai pas ici l’ensemble des idées échangées, mais je reviens sur une, qui m’a particulièrement marqué. Je la résume ainsi : d'après mon bourgmestre, ...

...le métier d’homme politique n’est pas différent d’un autre. On fait confiance à son médecin ou à son garagiste, il en va de même pour le bourgmestre. On n’a pas besoin de comprendre toute la chimie du médicament que donne le médecin ; on ne comprend pas toute la mécanique que répare le garagiste ; et de même, le citoyen n’a pas besoin d’avoir accès à toute l’information sur les activités politiques au sein de sa commune.

Il y a des informations délicates, qui seraient mal comprises si elles étaient divulguées. L’essentiel est finalement le résultat : le médicament soigne, la voiture roule et la commune est bien gérée.

De toute façon, très peu de gens s'intéressent à ces informations. Seul compte le résultat.

J'ai parfois l'impression que le monde politique est obligé de donner le bâton pour se faire battre, contrairement aux autres professions.

La citation n'est pas exacte mot pour mot, mais j'espère avoir retranscrit, sans la trahir, sa pensée. Et voici ce que moi j’aurais du dire, si mon cerveau pouvait avoir la répartie un peu plus rapide.

Non, je n'ai pas confiance en mon garagiste, ni mon médecin.

Je ne suis déjà pas d'accord de dire que j'ai, a priori, confiance en mon médecin ou mon garagiste. En ce qui me concerne, ma confiance n’est disponible pour quelqu’un qu’à travers le filtre de mon esprit critique et de mes choix.

Si vous ne comprenez pas ce que fait votre garagiste, vous êtes libre de suivre des cours de mécanique et comprendre ce qu’il fait. Si vous voulez connaître ce qui se passe dans les molécules de votre corps quand vous prenez le médicament prescrit, vous êtes libre de vous former en chimie. Mais, je l'accorde, il y a mieux à faire que de passer son temps à vérifier ce que font les autres, juste pour être sûr que c'est juste.

...mais c’est possible. Et dans une moindre mesure, c’est même de plus en plus courant. Et bien oui. Moi, par exemple, je suis extrêmement critique vis-à-vis des médecins (je sais, c’est à la mode 2). Et je ne fais confiance qu’à ceux qui, par leurs explications, leurs raisonnements et leurs questions me montrent que je peux avoir confiance en eux. Mon esprit critique fonctionne quand je suis chez un médecin. Je n’ai pas le temps de tout savoir, mais je veux en savoir assez que pour être sûr que le médecin fait le bon choix. Dieu merci, mon médecin de famille, très capables, écoute mes questions et y répond. Si elle ne le faisait pas, je ne resterais pas chez elle.

Pour mon garagiste, par contre, je suis nettement moins regardant. Je me contente du résultat, puisque je ne paye pas les réparations et que, dans mon cas, je juge une panne peu impactante (et j’accepte le risque). Chacun se positionnera comme il le souhaite vis-à-vis de chacun des corps de métier.

Mais en politique, je suis regardant. Je veux savoir. Je veux comprendre. Et, oui, c'est « à la mode ». Mais plus qu'une mode, c'est une lame de fond qui arrive avec l'éducation et les nouvelles technologies (je vous ai déjà parlé des pirates ?). Et voici pourquoi j'ai le droit et pourquoi il est nécessaire d'avoir accès à cette information et pourquoi les institutions politiques devraient faire en sorte que les citoyens y aient véritablement accès.

La fonction politique n’a pas de prix

Votre garagiste, vous le payez pour faire ce que vous voulez. Si vous ne voulez pas réparer votre roue ou votre essuie-glace, c’est votre choix. Pareil chez le médecin : vous n’êtes pas obligé de vous faire soigner votre rhume et vous pouvez choisir des médicaments plus cher, mais sans effets secondaires 3.

Pour la politique, c’est fondamentalement différent. Vous ne payez pas un politicien pour qu’il fasse une action de votre choix. Il a un mandat, il est indépendant et il est rémunéré pour vivre et prendre des actions pour le bien de la société, pas pour faire ce que vous voulez 4.

Alors si une action (directive, loi, règlement, décret) est prise, qu’elle vous concerne et que vous n’avez pas de moyen pour l’influencer... la moindre des choses est que vous puissiez la comprendre. Connaître les raisons, les tenants et les aboutissants et l’historique de cette décision est essentiel. Au moins par respect de celui qui doit la respecter, la mettre en œuvre ou éventuellement la subir.

La fonction politique est un monopole

Si vous n’êtes pas satisfait de votre garagiste ou de votre médecin, vous pouvez en changer. Vous êtes libre 5. Vous êtes également libre de payer plus cher pour un garagiste agréé ou un médecin « reconnu ». Ou moins cher pour un gars qui réparera votre jante en alliage à coups de marteau (cas vécu), ou un charlatan qui vous prescrira le mauvais médicament.

Dans notre société, votre choix dépendra de votre esprit critique et de vos moyens. Mais pas de votre situation géographique (si on fait l’hypothèse d’atomicité des garagistes et des médecins).

L’homme politique, lui, est imposé. En fonction de quoi ? De l’endroit où vous habitez. Uniquement. Certes, vous donnez votre avis aux élections. Mais, primo, cela ne dépend pas que de vous (et votre poids est même minime, quoiqu’essentiel). Et secundo, vous ne pouvez pas en changer avant les prochaines élections.

Public domain by ScooterSE on Wikimedia Commons - https://commons.wikimedia.org/wiki/File:US_Deluxe_Monopoly_Tokens.jpgAlors oui, la fonction politique est un monopole. Et les monopoles, chez nous, on les régule (enfin, normalement) pour le bien des citoyens et de la société en général. Mais pour bien réguler, il est nécessaire de savoir, de vérifier et donc d'accéder aux informations. Et il serait malsain (et inutile) que ce contrôle soit effectué en interne, ou par des gens qui pourraient y trouver un conflit d'intérêt. Ceci exclut d'emblée tous les hommes et femmes politiques liés à une majorité.

L'information délicate

Quant à l'information délicate qu'il vaut mieux ne pas divulguer, c'est un faux problème, d'après moi. Soit il s'agit effectivement d'une information qu'il ne faut pas divulguer pour de bonnes raisons (par exemple, certaines étapes de passation d'un marché publique, pour des raisons d'égalité des candidats et de saine concurrence, doivent être confidentielles), et alors, il suffit de donner la raison. Les gens peuvent comprendre. Ils ne sont pas idiots.

Soit il s'agit d'une information gênante, auquel cas ce n'est pas une raison pour la cacher. De toute façon, la société évolue vers une acceptation des erreurs... Oui, figurez-vous que les gens apprennent à pardonner.

Je vous étonne, là, non ?

Je précise ma pensée : la foule ne pardonne pas... mais elle peut accepter. Il suffit de comprendre l'effet Streisand, qui est de plus en plus courant : si vous essayez de cacher ou de censurer une information sur Internet, vous prenez le risque de voir cette information diffusée en masse. Par contre, et les community managers commencent à le savoir, en cas de problème, il faut impérativement reconnaître l'erreur et la corriger au plus vite si on veut éviter le scandale et la diabolisation du fautif. C'est aussi vrai en politique, même si le phénomène n'est pas encore aussi important. Mais ça arrive.

http://knowyourmeme.com/memes/streisand-effect

La photo à l'origine de l'effet Streisand

Conclusion : si vous avez une information gênante pour vous, diffusez-la quand même. Simplement, honnêtement. Et corrigez le tir si nécessaire, pour quand même éviter qu'on vous lynche (c'est là l'intérêt). Et si cette info est gênante uniquement parce qu'elle peut être mal comprise, expliquez-la. Oui, c'est chiant de devoir tout expliquer, mais on vit dans une société de communication, il va falloir vous y faire. Je ne dis pas que c'est bien. Mais c'est un constat auquel on n'échappera pas.

Par contre, si l'info est gênante parce que vous êtes malhonnête, alors oui, évidemment, vous préférerez la cacher. Mais alors vous n'empêcherez pas les gens de se poser des questions et de vous soupçonner. Et de finalement découvrir le problème.

Laisser la possibilité

Alors, oui, c'est un fait, peu de gens iront voir cette information. Intéresser les gens à la politique n'est pas chose aisée. Mon bourgmestre s'en plaint, et je le comprends. Néanmoins, il est obligatoire que le citoyen ait la possibilité de se renseigner, s'il le désire. Comme je l'ai montré plus haut, au moins par respect (puisqu'il doit se soumettre aux décisions de la chose publique) et par nécessité (pour éviter les abus liés au monopole de la fonction politique). Bref, il faut laisser la possibilité aux whistleblowers, les tireurs d'alarmes, de faire leur travail.

CC by  FALHakaFalLi on Fotopedia - http://www.fotopedia.com/items/flickr-3354824268

Cette exigence de transparence peut effectivement faire croire qu'on n'aime pas les politiciens, qu'on leur cherche des poux, qu'on n'est pas aussi compréhensif qu'avec un médecin ou un garagiste. Mais il n'en est rien. Je préfère continuer sur la lancée et comparer à une autre profession : joueur de foot. Un match ne se déroule pas sans whistleblower (au sens propre, cette fois, les "souffleurs dans le sifflet"). Et effectivement, les attaquants se feront plus souvent siffler que le gardien... C'est un fait. La faute fait partie du jeu quand on attaque (sauf si elle est intentionnelle, alors carton rouge). Ce n'est pas une raison pour bander les yeux de l'arbitre et lui cacher la faute...

L'attaquant doit accepter de se faire siffler ou bien il doit retourner au vestiaire sans jouer.


Photos:

Notes:

  1. Si des Français me lisent, le bourgmestre d'une commune en est le maire.
  2. Mais après en avoir consulté plusieurs qui donnent des avis différents sur un même problème, force est de constater qu'il faut prendre du recul. Le patient doit aujourd'hui être partie prenante du diagnostic. Ouh, ça ne va pas plaire aux médecins qui me lisent...
  3. Le cas du médecin est quand même particulier car la santé étant considérée comme un bien commun, chacun peut recevoir des aides pour veiller à ce que ce choix ne se fasse pas trop au détriment de la santé
  4. Vous noterez que je me suis abstenu, dans ce paragraphe, de faire des blagues pleines de sous-entendus sur, respectivement, les passe-droits (cf. le mandat), la particratie (cf. l'indépendance) et la corruption (cf. le bien de la société). Ce fut difficile.
  5. dans les limites d’une économie de marché, pour le meilleur ou pour le pire

2 thoughts on “La fonction politique est un monopole soumis à l'effet Streisand

  1. Pingback: Flattr: bilan pour mai 2013 | Blog à part: troisième époque

  2. Bonjour,
    (Nous sommes le 2 juillet 2016)
    Je lisais un article dans l'écho sur Down Sec, où j'apprends qu'un parti "Pirate" existe. Je me suis rendu sur le blog et là je fus étonné de ce que j'y ai trouvé. Je croyais être le seul à mettre "en doute" le médecin, le garagiste, en fait, de ne pas absorber tout ce que l'on me servait. Je suis arrivé à la même conclusion que vous et j'ai adapté mon comportement. Je sais que tout est un éternel recommencement. Mes arrières grand-parents ont collaborés à la naissance du PS, nous sommes rouges de père en fils. Mais je ne retrouve plus l'essence même de ce pourquoi il se sont battus. Un moment, lors de l'émergence d'Ecolo, je me suis dit que enfin quelque chose de valable sortait du lot, je n'en suis pas convaincu. Alors, je me renseigne, je cherche, .....

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