Copier, c'est voler ? Faux ! Utilisez le point Falkvinge !

Dans mon post précédent, j'ai fournit la traduction d'un article de Rick Falkvinge sur l'ineptie qui consiste à dire que « copier, c'est voler ».

Un des commentaires à la fin de l'article m'incite à le prolonger avec d'autres informations. En effet, cet article s'adressait peut-être avant tout à ceux qui connaissent déjà la problématique du droit d'auteur et l'impact qu'ils peuvent avoir sur nos libertés. Une petite mise en contexte est peut-être nécessaire pour les autres.

Copy copy copy by David Goehring on Flickr (http://www.flickr.com/photos/carbonnyc/3063453222/)

C'est débile, cette argumentation !

On pourrait facilement croire que cette argumentation qui consiste à séparer la copie du vol, c'est du pipeau... c'est jouer sur les mots. Et c'est vrai que finalement, c'est de la rhétorique. C'est une question de définition. Mais jusqu'à preuve du contraire, ce sont les mots qui font les arguments et ce sont les arguments qui font avancer le débat. Et comme c'est le débat qui fait avancer la société, ... je trouve que ça vaut la peine.

Retour en arrière

Il y a 20 ans, cela ne posait de problème à personne qu'on enregistre les chansons qui passaient à la radio. L'enregistreur VHS était aussi courant dans une famille que la télé qui se plaçait dessus. Et personne ne trouvait aberrant d'enregistrer son émission. Et de fait, il n'y avait rien d'illégal là-dedans (les diffuseurs payent en effet les droits pour).

Aujourd'hui, dès que quelqu'un parle d'une copie, il devient à tout jamais un méchant pirate qui affame les artistes. Le copieur est désormais considéré comme un criminel. Parce que oui, aujourd'hui, tout le monde pense que faire une copie, c'est criminel. Au point que dans les écoles, les professeurs ne se passent plus les préparations de cours entre eux car ils ont l'impression que « quelqu'un profite d'eux », qu'on « leur vole leur travail » (véridique). Vous voyez jusqu'où ça va ? ...Alors que c'est faux ? Toutes les copies ne sont pas criminelles...

Que s'est il passé en 20 ans ?

Voyant que les copies, illégales ou non, étaient de plus en plus faciles à produire et à partager, le tout pour un prix de plus en plus bas et une qualité toujours meilleure, les puissants intermédiaires de la production artistique (artistico-commerciale, devrais-je dire) ont tout mis en place pour imposer à tout le monde l'image du copieur-voleur, pour juguler cette prolifération de copies qui, pensent-ils 1, met à mal leur monopole. À grand renfort de campagnes publicitaires (comme cette vidéo que vous voyez au début de tous vos DVD), ils ont insufflé dans nos esprits l'amalgame qui dit que copier c'est mal.

♦ Vous notez quand même que ce message, sur le plan juridique, est faux ?! ♦

Cette technique est évidemment très avantageuse pour eux. Voler, c'est mal, tout le monde le sait. C'est un message simple, cela ne se discute pas. Et un « voleur » est facilement décrédibilisé face aux ayant-droits. Cet amalgame copieur-voleur est donc l'outil parfait, à la fois pour faire culpabiliser le public 2 et pour empêcher de parler du fond du problème.

Defining Piracy by John Lester on Flickr (http://www.flickr.com/photos/pathfinderlinden/5458147415/)

Le problème comme le dit Rick dans son article, est que ce n'est pas vrai, démonstration à l'appui. Ce message est faux et il faut le combattre. Non pas pour justifier la copie illégale. Mais bien pour recentrer, voire même commencer, un vrai débat.

Le droit d'auteur, un sujet à débattre ?

Si on parle de la copie dans son contexte, c'est-à-dire celui du droit d'auteur, il devient en effet possible d'en débattre. On ouvre la discussion au lieu de la fermer. Parce que oui, le droit d'auteur est un sujet à débattre...

Tenez, pour vous donner une idée : ça vous semblerait tellement absurde que Tintin fasse partie du patrimoine culturel de la Belgique ? Vous n'avez pas l'impression qu'un monument de la chanson comme Jacques Brel fait partie de notre histoire ? Et bien dans les deux cas, on en est très, très loin. Voyez [1] et [2].

Qu'on soit bien clair : je pense sincèrement que tout travail mérite salaire. Et tout artiste doit pouvoir vivre de son activité. C'est évident. Mais toutes les copies ne sont pas mauvaises (point de vue moral, donc) et toutes les copies ne sont pas illégales (point de vue juridique, donc). Mais si on peut parler du droit d'auteur (et droits voisins) sans recevoir un argument fallacieux comme « tu copies, donc tu es un voleur, donc criminel, donc tu as tort et le débat est clos », alors on pourra aborder des questions qui me semblent essentielles et surtout plus constructives, comme :

  • Toutes les copies ne sont pas illégales (non, elles ne sont pas du vol). Comment faire en sorte que nos droits (de consommateur culturel) soient respectés et pas seulement ceux des ayant-droits ? Un juste équilibre est à trouver...
  • Quel est le sens de la durée (70 ans !!!) de protection des droits d'auteur ?
  • Pourquoi des ayant-droits se permettent-ils de mettre des verrous sur le support de l'œuvre ? Car en effet, cela limite nos libertés (celle de la copie privée, celle de l'utilisation du support comme on l'entend 3)
  • Pourquoi le système des droits d'auteur rétribue principalement le distributeur (parfois jusqu'à 95%) et non pas l'artiste ? Dans un monde connecté comme le nôtre, quelle est sa valeur ajoutée, à cet intermédiaire ? À quoi sert-il ?

Donc, oui, je pense que l'article de Rick est très important. Il a du sens. Et ce n'est pas pour soutenir de méchants pirates qui affament les artistes. Les questions citées ci-dessus ne sont pas celles d'un ado qui veut juste télécharger la dernière série à la mode... Il s'agit ici de nos libertés. Et de la culture.

La première chose à faire est de susciter la réflexion. Et pour que la réflexion ait lieu, il faut impérativement que le message « copier, c'est voler » soit combattu comme il se doit.

Le point Falkvinge, le nouveau point Godwin du débat sur la copie

Aussi, je vous propose de désormais utiliser le concept du point Godwin, appliqué à ce genre de discussion... que nous pourrions appeler le point Falkvinge. Dans un débat, atteindre le point Falkvinge revient dès lors à signifier à son interlocuteur qu'il vient de se discréditer en invoquant l'argument fallacieux qui dit que « copier, c'est voler ». En effet cet argument ad hominem n'est basé sur rien de solide, comme démontré par Rick dans son article. 🙂

NB : Une adaptation en anglais de ce dernier paragraphe se trouve ici.


 

Notes:

  1. Puisqu'il est prouvé que c'est plus tôt l'effet inverse, voyez ici : http://korben.info/piratage-vente-albums.html
  2. Voyez la deuxième étape du deil décrit par Ploum ici
  3. Saviez-vous que certains DVD ne peuvent pas être lus sous Linux ? Comment cette discrimination est-elle permise ?

Godwin point for the copyright debate : The Falkvinge point

In the follow-up of the publication of Talking Back Lessons: Retorts To "Copying is Stealing" from Rick Falkvinge, I wrote a translation in French and also a short complementary article in order to explain the context to the people which are not fully aware of the problem of the copyright monopoly. In the latter, I explain why this discussion is important and I define the Falkvinge Point, which seemed important for me to be translated in English.

Copy copy copy by David Goehring on Flickr (http://www.flickr.com/photos/carbonnyc/3063453222/)The Falkvinge point, the new Godwin point for the debate on the copyright

My suggestion is to define the Falkvinge point when someone, in a debate on the Copyright monopoly, asserts that copying is stealing. As this constitutes an arbitrary attack ad hominem, without any objective base —  as demonstrated in the article of Rick Falkvinge —, the debate is closed and whoever mentioned this sentence is considered having lost the debate. 🙂

Defining Piracy by John Lester on Flickr (http://www.flickr.com/photos/pathfinderlinden/5458147415/)


Leçon d'argumentation : réponse à « copier, c'est voler »

Cet article est une traduction d'un texte écrit par Rick Falkvinge sur son site Falkvinge on Infopolicy. L'article original, en anglais, est : Talking back lessons : retorts to "Copying is stealing". La traduction étant par définition une trahison, je vous indique entre parenthèse certains mots anglais pour mieux saisir le sens original.

Pour mieux comprendre cet article, si vous n'avez pas l'habitude de parler du droit d'auteur, j'ai également fait un article complémentaire, pour expliquer le contexte.

2013.08.19-CDDans une série d'articles sur mon blog Falkvinge on Infopolicy, j'ai désormais l'intention de donner des réponses aux mensonges les plus dérangeants répétés à l'envi par les spécialistes du droit d'auteur qui soutiennent ce monopole artificiel. J'ai décidé de le faire car je vois passer des montagnes de foutaises écrites dans certains fils de discussion, et celles-ci restent incontestées (en : unchallenged) et sans réponses, ce qui est très dangereux. Comme je le dis dans mon livre Swarmwise, il est capital, pour sauvegarder nos libertés à long-terme, que de fausses affirmations soient corrigées immédiatement et avec force, dès qu'elles apparaissent.

Aujourd'hui, nous discuterons de l'affirmation « Copier, c'est voler », qui est encore tellement courante. Elle devrait être morte et enterrée depuis au moins quinze ans, mais ce n'est pas le cas. Voici trois exemples pour contrer cet argument. Adaptez-les, traduisez-les et utilisez-les dès qu'elle apparait dans des discussions comme celle-ci sur Reddit.

Il ne faut pas se satisfaire d'une réponse à une fausse affirmation et il faut compter sur les gens qui pensent de manière logique. Une fausse affirmation doit être attaquée avec force (en : hammered) en montrant en quoi elle s'oppose à nos libertés ; il ne s'agit pas d'un jeu de stratégie, mais d'un bras de fer. Il ne s'agit pas seulement d'avoir raison, mais de montrer que nous avons raison, comme je l'explique dans Swarmwise — c'est ça qui forme la réalité et le futur.

Aujourd'hui, donc, on s'occupe de l'ineptie « Copier c'est voler » (en : copying is stealing). Ne laissez jamais une phrase pareille sans réagir... Voici trois exemples de réponses que vous pouvez utiliser. Copiez-les, remixez-les et adaptez-les à votre manière de parler et à votre situation.

Affirmation fausse : « copier, c'est voler. »

Réponse 1 : Non, pas du tout. Si copier était équivalent à voler, nous n'aurions pas besoin des lois sur les droits d'auteur (en : copyright monopoly laws), puisque les lois sur la propriété suffiraient. Ce sont ces dernières qui définissent le vol. Mais il existe des lois distinctes pour les droits d'auteur et le « vol » n'y est pas défini. Par conséquent, il est évident que ce n'est pas du vol ; ni légal, ni moral, ni économique. Par contre, il s'agit bel et bien d'une infraction aux lois sur les droits d'auteur (et leur monopole) — mais c'est quelque chose de complètement différent. Il s'agit d'une violation d'un monopole privé sanctionnée par l'autorité. Vous essayez de redéfinir des mots de manière malhonnête, pour alimenter le débat à la lumière de faits incorrects.

Réponse 2 : Non, pas du tout. Personne ne vole rien en copiant. Ils produisent leur propre copie en utilisant leurs propres biens. La différence est très importante et si nous voulons un débat constructif, vous devriez appeler les choses par leur nom. Il s'agit ici de produire sans autorisation des ayant-droits, aussi appelés détenteurs des droits exclusifs (et donc monopolistiques). Personne n'est lésé d'une possession dans ce cas, alors que c'est précisément ça qui définit le vol. Ici, un objet est copié et non pas volé. Vous essayez de redéfinir des mots de manière malhonnête, pour alimenter le débat à la lumière de faits incorrects.

Réponse 3 : Non, pas du tout. Produire sa propre copie en utilisant son propre matériel (son ordinateur, sa mémoire, son réseau) n'est absolument pas équivalent à voler... ni logiquement, ni légalement, ni moralement, ni économiquement, ni philosophiquement. Le débat est passé outre cet argument il y a déjà 15 ans. Essayer de le ressortir aujourd'hui est un non-sens. Si vous voulez vérifier, vous devriez regarder dans un livre de droit. Dans tous ces livres, vous trouverez toujours des chapitres différents pour aborder la propriété et le droit d'auteur. Et seule la violation des droits de propriété définit un vol.

Affirmation fausse qui pourrait suivre : « ...mais ils font perdre de l'argent à X et donc c'est du vol. »

Exemple de réponse : Que X perde de l'argent, c'est peut-être sujet à débat, mais ce n'est pas la discussion ici. Tout le monde fait perdre de l'argent à quelqu'un par ses actions (cuisiner au lieu d'aller au resto, nettoyer sa maison au lieu de payer une femme de ménage). Voler est strictement défini comme le fait de s'approprier indûment, avec ou sans violence, le bien d'autrui, dans le cadre de la législation sur la propriété (lien wikipedia). Et le droit d'auteur n'est pas régi par cette législation-là. Il n'y a pas d'autre définition légale, morale ou populaire du vol. Par contre, vous utilisez le vocable « ils volent » (avec tout son sens juridique) pour dire « ce qu'ils font est mal ». En faisant cela, non seulement vous mentez et vous les calomniez, mais en plus vous vous trompez sur ce que vous vouliez dire, puisque le partage de la culture et de la connaissance est un bienfait pour la société et pour vos semblables.

Prenez ces réponses, utilisez-les ! Il y en aura d'autres à venir dans un futur proche.

Les primes

CC by piotr on Flickr (http://www.flickr.com/photos/mamnaimie/6947576458/)Donc, une fois de plus, quelqu'un se plaint de l'administration et leur organisation kafkaïenne. Cette fois, c'est mon tour. Mon histoire n'est pas la pire. C'est juste pour vous raconter...

L'année passée, avant l'hiver, j'ai fait isoler par l'extérieur un mur de ma maison. Pour cela, la région wallonne (pardon, la Wallonie) octroie des primes. Je fais donc une demande.

Comme je vis au XXIe siècle, que j'aime les arbres, que je ne tiens pas particulièrement à donner de l'argent à BPost et que je souhaite gagner du temps,  j'ai suivi l'option « faire votre demande en ligne ». Logique. Je suis donc la démarche, remplis toutes les petites cases en ligne. Vlà-t-y-pas qu'à la fin, on me demande de... bien vouloir imprimer le PDF généré et de l'envoyer par la poste. %#§$*% Quoi !? 1 Sans rire. Je me suis donc amusé à vérifier mes cookies ; je me suis créé un compte sur le portail ; j'ai stressé à chaque clic sur étape suivante (de peur que quelque chose foire) ; je suis revenu en arrière trois fois en découvrant à la huitième étape que je devais répondre autre chose à la troisième ; j'ai re-stressé à chaque fois que je cliquais à nouveau sur étape suivante pour revenir à la huitième étape... Tout ça pour quoi ? Pour épargner un peu d'encre à mon bic 2.

J'y suis malgré tout parvenu. J'ai imprimé le document. Enfin, les documents. Parce qu'ils me redemandaient un document (de 30 pages) que je leur avais déjà donné en 2010 pour d'autres primes. No comment. Et j'ai tout envoyé, fier d'avoir vaincu Kafka. Nous étions début décembre.

Début janvier, j'ai reçu un accusé de réception. Ils avaient reçu ma demande fin décembre. Très bien. Je croyais que tout roulait.

Mi-juillet (six mois après l'accusé de réception, quasiment sept après mon envoi), je reçois un courrier disant que mon dossier est incomplet. Six mois après. Six mois, juste pour vérifier des documents. Soit, je considérerai qu'ils ont reçu beaucoup de demande de primes. Je me penche sur le contenu : que manque-t-il ?

  • l'annexe technique originale signée par l'entrepreneur. Hé oui, j'ai eu le malheur de fonctionner de manière efficace : j'avais donc reçu de mon entrepreneur le document par mail. Je l'ai imprimé et mis dans le dossier, mais ce n'est pas suffisant. Ils veulent recevoir de l'encre de bic, pas de l'encre d'une imprimante... Ils veulent l'original, pour voir la signature de l'entrepreneur.
  • un document quelconque permettant de voir les qualités techniques du produit utilisé. Ce n'était pas demandé. Mais visiblement, mon entrepreneur doit avoir utilisé un matériau exotique qu'ils ne connaissant pas. Du Cantillana DP160. Je dois probablement être le premier en Wallonie à utiliser cela (c'est évidemment ironique, c'est un produit extrêmement courant, d'un producteur connu). D'un autre côté, une simple requête Google donne les infos souhaitées.
  • Le devis. Ce n'était pas demandé non plus, mais visiblement, la facture finale ne suffit pas.

Voilà où j'en suis. Je recontacte donc mon entrepreneur pour lui demander de m'envoyer, par la poste, le papier complété. Je vais imprimer une page trouvée avec Google. Et je vais imprimer le devis. Non, ils ne me feront pas abandonner. Je l'aurai cette prime.

Ce blog se veut cependant constructif. Raconter, c'est bien, mais que peut-on en retirer ? Au moins une conclusion pour mieux comprendre le monde ?

Première hypothèse : l'administration se perd dans les méandres de la bureaucratie. Déjà cité deux fois, Kafka en parlait déjà il y a longtemps. Dans ce cas-ci, cela signifierait que les règlements et autres instructions sont tellement complexes que les fonctionnaires sont obligés de les suivre à la lettre, sans jamais se poser une question sur le sens de ce qu'ils font. Surtout, ne pas comprendre le contenu et s'arrêter à la forme. Évidemment, j'en entends certains, heureux de casser du fonctionnaire, qui clameront à l'envi que c'est de cela qu'il s'agit.

J'ai quand même du mal à me dire que ce genre de choses est possible. Je n'imagine pas comment un type qui doit faire ça toute sa carrière ne se suicide pas. J'ai donc une autre hypothèse, pas plus agréable : l'administration met tout en œuvre pour décourager les gens de demander des primes. Bonne manière de réduire les dépenses. Notons au passage que ce sont les gens lettrés, capables de comprendre une lettre de l'administration, qui ne se laisseront pas démonter. Un comble quand il s'agit de primes.


Notes:

  1. J'ai presque envie de dire « non mais allô, quoi !? »
  2. J'ai cru comprendre, en parcourant le portail énergie de la Wallonie que, pour les demandes de primes 2013, la démarche en ligne, est vraiment en ligne. À vérifier.

La robotique tue l'emploi... décidément, tout le monde le dit.

Vous vous rappelez mon article sur les robots et l'avenir du travail (intitulé « Robotique, emploi et modèle social : le point de départ d'une réflexion sur le revenu de base ») ? J'y expliquais mon point de vue sur l'avenir du travail.

En très résumé, j'y écris que les robots tuent l'emploi. Ce n'est pas en soi négatif. Mais par ailleurs, toute notre économie et notre vie est basée sur l'emploi. Et c'est là que ça devient problématique. Comment peut-on garder un équilibre avec d'un côté, un besoin d'emploi et de l'autre, un progrès qui les supprime ? Et le point de départ de ma réflexion était la sortie de Baxter, un robot créé par ReThinkRobotics qui apporte son lot de nouveauté. Je l'avais qualifié de technologie disruptive.

J'ai été très agréablement étonné, l'autre jour, quand j'ai vu passé un autre article, publié sur le site très connu Wired, qui aborde le même sujet, en parlant du même robot (l'article est anglais est ici et une adaptation en français se trouve ici). Et j'ai constaté que l'auteur, Kevin Kelly, abonde dans mon sens en confirmant que Baxter est disruptif. Lui va beaucoup plus loin que moi à ce sujet et considère que « d'ici la fin du siècle 70% des emplois actuels seront probablement remplacés par l'automatisation ». Bien sûr, lui ne parle pas du revenu de base, ce n'est pas son propos.

Baxter de ReThinkRobotics

Baxter de ReThinkRobotics

Cet article me donne en fait l'occasion d'approfondir une question qui, par contre, nous divise. Dans mon article précédent, j'explique que je ne crois plus au paradigme selon lequel l'évolution et le progrès remplacent des emplois mais en créent au moins autant. L'automatisation n'augmente donc pas le chômage en proposant de nouveaux emplois (programmation, entretien, développement, etc.). Kevin Kelly, par contre, reste convaincu que oui.

La différence, je pense, est qu'il vit dans un monde technophile. Dans ce monde, c'est vrai que le progrès apporte des emplois. Des emplois hautement qualifiés et bien payés, mais limités. Mais pour le reste ? Ceux qui ne sont pas qualifiés ? Il a le bon sens de comparer les révolutions ensemble. Lui-même le dit : « Two hundred years ago, 70 percent of American workers lived on the farm. Today automation has eliminated all but 1 percent of their jobs, replacing them (and their work animals) with machines. But the displaced workers did not sit idle. Instead, automation created hundreds of millions of jobs in entirely new fields. 1 ». Pétri d'optimisme, il suppose que ce sera pareil à l'avenir...

CC by Jiuguang Wang on Wikimdeia (https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Fichier:Nao_humanoid_robot.jpg)

Allez, un peu d'optimisme !

Je ne pense pas comme lui (même si je suis optimiste). Car, comme je le disais dans mon article :

Jusqu’à présent, dans l’histoire humaine, ces deux tendances contradictoires [l'automatisation tueuse d'emploi et le besoin d'emploi pour faire tourner l'économie] se sont équilibrées l’une l’autre. Au début, ce fût grâce aux effets de la croissance démographique : un paysan qui pouvait labourer plus avec son nouveau cheval avait aussi de plus en plus de bouches à nourrir. Ensuite, on a rajouté une couche avec la société de consommation : il faut produire une auto pour chaque famille... et puis on explique qu’il faut deux autos... et les renouveler tous les cinq ans.

Ce sont les deux révolutions industrielles qui ont veillé à ce qu'on puisse affirmer ce que je disais en intro : l’automatisation adoucit le labeur mais crée des nouveaux emplois en contre-partie. Aujourd'hui, la révolution internet ne suffit plus à cette croissance.

Et depuis la parution de mon article précédent, je suis tombé sur d'autres sources, souvent des économistes, qui confirment mon propos, chiffres à l'appui. C'est donc pour moi l'occasion de taper sur le clou. À ce sujet, je vous engage à lire l'article suivant « Où va l’économie numérique ? (1/3) : Vers une innovation sans emplois ? ». Vous y trouverez, à la dernière section intitulée Une innovation sans emplois, une conclusion pertinente ainsi que de nombreuses sources intéressantes qui abondent dans le même sens. C'est donc un complément à mon article précédent 🙂

Je m'en voudrais de terminer cet article sans une touche d'optimisme. Si l'automatisation et les nouvelles technologies menace l'emploi, ce n'est pas forcément négatif. Et comme je veux éviter un raisonnement fallacieux qui condamne d'emblée le progrès, mon message sera surtout celui-ci :

Si le progrès met à mal nos emplois et donc notre économie... Ce n'est pas forcément le progrès qui est mauvais. Ne devons-nous pas aussi remettre en cause notre économie, et donc notre monde basé sur le plein emploi pour tous ?

Début de réponse dans mon autre article...

EDIT Octobre 2014 : plusieurs articles paraissent encore régulièrement à ce sujet, les voici :

CC by sylvar on Flickr (http://www.flickr.com/photos/sylvar/3119015160/)

...ou pas...


Photos :

 

Notes:

  1. Traduction : « Il y a deux cents ans, 70% des travailleurs Américains travaillaient à la ferme. Aujourd'hui, l'automatisation a tout réduit ce nombre à 1%, remplaçant leur travail (et celui de leurs animaux) par des machines. Mais ces travailleurs ne sont pas restés inactif. Au lieu de cela, l'automatisation a créé des centaines de millions d'emplois intéressants dans des nouveaux secteurs. »

Les barrières artificielles

Vous savez ce qui m'énerve beaucoup en ce moment ? Si vous avez lu le titre, vous le savez déjà... les barrières artificielles. J'entends par là tout moyen mis en œuvre par un fournisseur ou une institution en vue de maintenir son client ou son usager captif, afin de sauvegarder son bénéfice ou ses intérêts alors même que d'autres solutions seraient plus efficaces et rentables pour tout le monde.

J'illustre avec un exemple.

Hier soir, je profitais de la chaleur de l'été après l'orage pour déguster un Cornetto. Rien à dire sur le produit, fidèle à lui-même, délicieux. Mais je fus étonné par l'emballage. Il était mis, en gros, et dans toutes les langues : « Ne peut être vendu à l'unité. »

Un emballage de Cornetto

Un emballage de Cornetto

Étonnant, non ? Pourquoi cette précision sur un tel produit ? On a plutôt l'habitude d'y trouver des images alléchantes, des mentions « encore méga plus de chocolat hyper chocolaté » ou autres phrases destinées à tenter le gourmand (que je suis). Visiblement, chez Ola, ils ont peur que des vendeurs vendent ce produit, leur produit ! Après réflexion, je ne vois qu'une seule explication possible. Un producteur de glace dispose probablement de deux réseaux de distribution de leurs produits : un pour les grandes surfaces et un pour les petits vendeurs (vendeurs de glaces, restaurants, cafés, tea-rooms, etc.). Et, visiblement, ils mettent une barrière artificielle entre ces deux réseaux — ce message d'interdiction, donc —  pour que des petits vendeurs n'aillent pas se fournir chez Colruyt ou Carrefour. Je trouve cela interpellant.

À quoi ai-je pensé en voyant cela ?

(Celles et ceux qui n'aiment pas les formules peuvent passer à la section suivante 1.)

Imaginons donc que vous achetiez un cornet glacé, de la marque Lao dans une petite hutte de glace sur la digue à Oostende, tenu par Tino (parce que tous les bons glaciers portent un nom italien, c'est bien connu). En simplifiant, le prix comprend :

  • dans le cas du réseau « petit vendeur » : le prix de production du cornet (Prod) + le prix de la logistique du réseau « petit vendeur » de Lao (Log_{PV}) 2 + les frais de Tino(F_{T}) + le bénéfice de Tino (B_{T1})
  • dans le cas du réseau « grandes surfaces » : le prix de production (Prod) + le prix de la logistique du réseau « grandes surfaces » de Lao (Log_{GS}) 3 + les frais de la grande surface (que nous appellerons) Colfour (F_{C}) 4 + les frais de Tino (F_{T}) + le bénéfice de Tino (B_{T2})

Si je suppose que le prix de vente final au client étant le même (ce sera dans les deux cas environ 2€), on obtient l'égalité suivante (voyez les hypothèses en notes de bas de page 5) :

Prod+Log_{PV}+F_{T}+B_{T1} =Prod+Log_{GS}+F_{C}+F_{T}+B_{T2}

et, en simplifiant,

 Log_{PV}+B_{T1} =Log_{GS}+F_{C}+B_{T2}

.

Et comme je suppose qu'il est plus intéressant pour Tino d'aller se fournir chez Colfour (sinon, pourquoi ce message sur le cornet glacé ?), ceci signifie que B_{T1} < B_{T2} et donc, on obtient :

 Log_{PV} > Log_{GS}+F_{C}

.

Et ça, c'est inquiétant.

Conclusion de l'exemple

Si j'interprète bien le message sur le cornet (tout vient de là), cela signifie que le réseau de distribution « petit vendeur » de Lao (le producteur) coûte plus cher (et est donc moins efficace) que le réseau de distribution « grandes surfaces » plus tous les frais de Colfour (la grande surface) !

Et sachant que la vente à perte est encore interdite en Belgique 6, ceci signifie que personne n'y perd des plumes dans les deux cas. D'un point de vue de la société, les deux modèles sont donc acceptables. Le bénéfice, lui, se déplace soit chez Lao (le producteur), soit chez Tino (le vendeur) 7. Et en soi, il n'y a rien qui dit que l'un le mérite plus que l'autre 8. Sauf que diminuer le prix de revient du cornet pour Tino est le seul espoir pour que Tino, qui vend au particulier, puisse aussi baisser son prix et rendre le cornet glacé plus accessible à tous (car le cornet glacé est un bien essentiel pour la vie, vous en conviendrez). Pour le bien de la société, j'ai donc tendance à préférer que le prix de revient du cornet soit le plus bas (et donc le plus efficace possible).

Mais... dans le cas de la distribution en grandes surfaces, les bénéfices sont certainement limités (pour Lao et pour Colfour) car il s'agit typiquement d'un produit d'appel. Le producteur, même s'il fournit les grandes surfaces, préfère donc continuer à avoir son deuxième réseau de petit vendeur, vraisemblablement plus lucratif pour lui. Il décide donc de mettre cette barrière artificielle pour sauvegarder son bénéfice, même si ce n'est pas le plus efficace pour tout le monde. Et ça, ça m'énerve. C'est compréhensible, mais ça m'énerve.

Mon raisonnement tient-il la route ?

Évidemment, ceci n'est que pure spéculation. Il s'agit d'une réflexion personnelle sur ma terrasse hier soir en mangeant un Cornetto (qui, je le répète, m'a bien goûté). Je n'ai pas d'infos précises sur le cas exposé ici. Et je suis ouvert à ce que des gens mieux informés que moi viennent m'expliquer les détails du système de distribution des cornets glacés.

Par ailleurs, j'aimerais aussi connaître la validité juridique d'un tel message (avis aux avocats qui me liraient). Est-ce légal ? Pourquoi un vendeur ne pourrait-il pas acheter son stock chez Colruyt ou Carrefour (ce que beaucoup font déjà) ? Imaginez une unité scoute ou une école qui vend des friskos à sa fête annuelle ? Interdit aussi ? Et puis quoi encore !? Ou alors il s'agit uniquement d'une mesure psychologique pour faire croire qu'on ne peut pas... et mettre le vendeur mal à l'aise face à son client qui voit ce message ?

Bunny escape CC by http://www.flickr.com/photos/jnyemb/4680191073/

Doit-on rester derrière ces barrières ?

L'exemple de la librairie

N'empêche, si pensé à tout ce raisonnement, c'est aussi parce que je connais d'autres exemples.

Lorsque j'étais étudiant, j'ai travaillé dans une librairie qui vend des livres scolaires. Le prix des dictionnaires était fixé par le distributeur (prix d'achat et prix de vente du libraire). Et il se trouve que pendant la rentrée, les grandes surfaces vendaient, aux particuliers, ces mêmes dictionnaires pour un prix inférieur au prix d'achat du libraire ! C'était un produit d'appel pour les courses de la rentrée... Autant vous dire qu'on ne s'est pas gêné, avec l'équipe, pour aller acheter des charrettes entières de dictionnaires pour refaire les stocks à moindre coût. Est-ce choquant ? Je ne trouve pas. Est-ce illégal ? Je ne pense pas.

D'autres exemples

Et en fait, des barrières artificielles, il y en a énormément. Un des plus connus par les geeks est évidemment le Vendor Lock-in, souvent dans le cas des logiciels (ou des cartouches d'imprimantes, etc.).

Mais en y pensant, n'est-ce pas aussi ce que font les distributeurs de musique en obligeant ses clients à payer à eux ce que les artistes produisent alors que les frais de distribution sont nuls sur un réseau ? (Voyez à ce sujet l'excellent article de Ploum)

...Ou ce que font les partis politiques en utilisant la méthode Imperiali aux élections ?

...Ou ce que font les gouvernements quand ils censurent un pan entier d'Internet à sa population (on pense évidemment aux méchant, comme la Chine ou l'Iran, mais aussi au Royaume-Uni...) ?

...Ou ce que fait un opérateur télécom en bridant l'accès à Internet de ces clients pour uniquement promouvoir les sites qui lui rapporte ?

...Ou ce que fait Monsanto en vendant des semences qu'il est interdit de replanter ? Juste pour qu'on leur rachète des semences...

Je vous encourage tous, chers lecteurs, à chercher ces « barrières artificielles » dans les situations polémiques. D'après moi, cela fournit une excellente grille de lecture pour évaluer une situation où quelqu'un se prétend floué. Y a-t-il oui ou non une barrière ? Est-elle artificielle ? Si oui, il y a des chances qu'on entrave clairement, arbitrairement, et parfois gravement, la liberté de certaines personnes.

Après, la défense de la liberté est un choix politique. Certains s'en contrefoutent. Moi, je suis pour. I'm a Pirate.

CC by Macinate on http://www.flickr.com/photos/macinate/2082583800/


Notes:

  1. Les autres apprécieront le plugin LaTeX pour WordPress que je viens d'installer.
  2. Le bénéfice de Lao est compris dans ce prix
  3. Le bénéfice de Lao est compris dans ce prix
  4. Le bénéfice de Colfour est compris dans ce prix
  5. Je considère que le prix de production est le même dans les deux cas, et les frais de Tino également (c'est-à-dire prendre sa camionette et aller se fournir chez Colfour ou un grossiste). Le bénéfice de Tino, lui, est différent. Les bénéfices du Lao ou de Colfour varient, bien sûr, mais est compris dans les termes Logistique qui sont différents.
  6. Mais peut-être plus pour longtemps puisque la Cour européenne de Justice a estimé que ceci était en contradiction avec la législation européenne — voir ici
  7. Comme expliqué plus loin, je considère que le bénéfice des grandes surface est quasi-nul sur la vente de ce produit précis.
  8. Je refuse en effet les arguments du genre : « c'est un entrepreneur, donc un gentil, qui se bat avec une grosse entreprise, qui est donc forcément méchante ». Non, les gros ne sont pas toujours méchants.