Le revenu de base au pays des Bisounours

L'Initiative Citoyenne Européenne pour un revenu de base est clôturée depuis avant-hier et elle n'a pas abouti. Dommage. Néanmoins, j'ai été très étonné du nombre de gens qui en ont parlé autour de moi et sur internet (voyez cette excellente infographie pour ceux qui ne connaissent pas encore le sujet). Étant moi-même partisan depuis un bout de temps, cela m'a fait plaisir. Et, même si l'initiative est clôturée, je pense qu'il faut encore en parler pour continuer à faire évoluer les esprits car, après tout, déjà 285.000 citoyens européens sont déjà favorables à l'idée d'en discuter 1.

Beaucoup de gens sont encore critiques vis-à-vis de cette proposition et c'est bien compréhensible : le changement fait peur. Mais profitons des opposants et de leurs arguments afin de mieux construire une proposition solide. Néanmoins, certains arguments (ceux qui viennent rapidement à l'esprit) ne tiennent pas la route très longtemps et j'aimerais ici leur tordre le cou une bonne fois pour toutes.

Cet article est un peu un « Guide pratique pour une première discussion sur le revenu de base ». Les questions compliquées qui méritent un débat plus profond ne sont pas abordées ici (juste citées en fin d'article).

Quelle est la formule exacte du revenu de base ?

Tout d'abord, un premier point qui me semble fondamental. Le revenu de base inconditionnel (RDBI), c'est un concept assez vieux et beaucoup de monde en a déjà parlé. Beaucoup de monde et autant de visions. Il y a plein de solutions différentes pour mettre cela en place, de la plus libérale à la plus communiste. Ceci pour souligner que ce qu'on peut lire sur un site n'est pas forcément à prendre comme l'évangile du revenu de base. Et un argument contre une vision du revenu de base n'est pas forcément absolu. Il n'y a pas de formule unique du revenu de base. C'est un choix politique qui peut aller dans tous les sens.

CC by Cancelos on Wikipedia (http://commons.wikimedia.org/wiki/File:F%C3%AAte_des_Roses,_2008,_Bisounours.JPG)

Un monde de bisounours

Avec le revenu de base, est-ce qu'on vivra tous avec les Bisounours, dans un monde arc-en-ciel ?

C'est souvent l'impression que vous laissera le message d'un partisan du revenu de base. Porté par des valeurs de solidarité, d'équité sociale et de progrès, un adhérant se laissera facilement à espérer cela. Mais moi, je ne pense pas qu'une allocation universelle nous permettra de vivre d'amour et d'eau fraiche. La révolution française ou la déclaration universelle des droits de l'homme constituent des avancées considérables en termes de bien-être collectif. Et pourtant, des gens meurent encore de faim aujourd'hui, malgré ces deux étapes. Mais un petit peu moins. Ce sera pareil avec le revenu de base.

Arrêtons de croire que le revenu de base est une douce utopie communiste qui nous mènera chez les Bisounours. Pour moi, l'idée du revenu de base est, entre autres :

Et lorsque nous aurons cela bien en tête, il sera primordial de veiller à ce que la mise en œuvre d'un RDBI se fasse en cohérence avec des valeurs essentielles de solidarité et de justice. Histoire de laisser le monde un peu meilleur que quand nous y sommes venus...

Une fois qu'on ne sera plus considérés comme des Bisounours, quels autres arguments peuvent être facilement écartés ?

« Ce système communiste fera fuir les riches qui n'auront pas envie de payer pour des fainéants qui ne travaillent pas. »

Soyons sérieux. Aucun système au monde n'a durablement empêché la richesse. Ça n'arrivera pas. On ne passera pas d'une civilisation à son contraire et notre société est aujourd'hui toute entière tournée vers la richesse. Si un revenu de base se met en place, il s'agira d'une nouvelle manière, plus efficace et plus épanouissante, de redistribuer la richesse comme le fait aujourd'hui le chômage. Les riches ne verront pas la différence. Les pauvres oui. Et il y aura peut-être bien plus de riches.

« Les gens ne feront plus rien si on leur donne un salaire gratuitement ! »

Ma première réponse à cette remarque est :
— « Et toi, si on te donne un revenu de base qui te permet d'assouvir tes besoins fondamentaux, que fais-tu ? Plus rien ?
— Moi ? Si, je continuerais ! »
CQFD. D'ailleurs, 80% des gens déclarent qu'ils continueraient à travailler. Et 80% des gens pensent que les autres arrêteront. Cherchez l'erreur...

Alors bien sûr, les gens qui ne font déjà rien maintenant ne feront peut-être toujours rien. Mais au moins, on cassera les aprioris qui les enfoncent dans leur situation (« ce sont des mauvais, des chômeurs... ») et ça leur permettra peut-être de sortir de ce cercle vicieux.

De plus, aujourd'hui, il existe beaucoup de pièges à l'emploi où les gens ont tout intérêt à ne pas travailler s'ils veulent gagner plus. Ceci est impossible avec un revenu de base inconditionnel.

Mais la majorité, oui, continuera à faire quelque chose. Un revenu de base, dans ma vision, devrait être suffisant pour se nourrir (en faisant ses courses simplement), se loger (dans un petit appartement) et s'habiller (juste pour ne pas avoir froid). Et vous croyez vraiment que tout le monde va se contenter de ça ? Vous n'aurez pas envie d'avoir un jardin, une maison plus jolie (avec des meubles dedans), de quoi vous payer un resto ou une gaufre chaude de temps en temps ? Et des vêtements de sport ? Ou ces nouvelles chaussures qui sont « trop belles, quoi... ». Rassurez-vous, les gens auront encore envie d'avoir un peu plus que le minimum vital. Je ne pense pas que le revenu de base viendra à bout de la consommation. L'humanité est ainsi faite, pour le meilleur et pour le pire.

Enfin, il y a aussi beaucoup de gens qui arrêteront de travailler par choix, et ce sera une très bonne chose pour tout le monde. Combien d'emplois existent aujourd'hui parce qu'ils sont subventionnés mais ne servent à rien ? Et même sans subventions, qui ne connait pas des gens qui ne font rien à longueur de journée... mais au travail 2  ? Tous ces gens-là ne seraient-il pas mieux ailleurs, à faire quelque chose de constructif ? Il y a assez de besoins dans le monde du non-marchand, considéré comme moins rentable. Avec un revenu de base et un salaire de compensation très bas qu'une ASBL peut payer (d'autant plus si on ne taxe plus les revenus du travail mais de la consommation — voir point suivant), il serait possible d'atteindre un niveau de vie qui, par choix, est suffisant pour beaucoup de gens engagés.

« Comme il y aura moins de gens au travail, les revenus des états vont diminuer et le système va se casser la gueule. »

Pour ma part, je pense qu'il est illusoire de penser qu'on peut mettre en place le RDBI en gardant notre système social actuel dont le fonctionnement est basé (quasi) uniquement sur la taxation des revenus du travail. Ma vision de l'allocation universelle, c'est de dire qu'il n'y a plus de travail pour tout le monde. Acceptons donc l'idée que ce n'est pas le travail qui produira la richesse dont la société a besoin pour assurer le bien-être des citoyens. Ça, c'était possible entre 1945 et 1970, plus maintenant car tout s'automatise.

Si on met le RDBI en place sans rien changer d'autre, le taux d'imposition grimperait effectivement pour compenser la perte ou l'abandon d'emplois rémunérés. C'est évident. Et c'est pour cela que la mise en place d'un revenu de base doit se faire avec une nouvelle manière de capter l'argent nécessaire au fonctionnement de la société. Comme une taxation de la consommation, par exemple (attention, c'est un choix politique, ça !).

« Personne ne sait comment réagira l'économie si on met ce système en place. »

À mon humble avis, personne ne sait jamais avec certitude ce que donnera un changement dans un système économique. En mettant en place les primes photovoltaïques, est-ce que le gouvernement wallon savait exactement comment allait réagir l'économie ? Non, sinon, il ne l'aurait pas fait. Est-ce que les américains savaient exactement comment réagirait l'économie en faisait le plan Marshall après la guerre ? Ils s'en doutaient, mais s'ils avaient su à quel point cela fonctionnerait, ils auraient donné encore plus d'argent ! La seule façon de le savoir c'est de le mettre en place. Le tout est de le faire convenablement, en réfléchissant intelligemment à la formule.

Pour ma part, je ne suis pas devin, mais j'ai l'impression que l'économie se porterait mieux.

  1. Parce que les gens auraient les moyens de se lancer dans des aventures entrepreneuriales beaucoup plus facilement puisqu'ils auraient un filet de sécurité s'ils se plantent. Et Dieu sait si on se plante souvent en tant qu'entrepreneur.
  2. Parce que notre société serait beaucoup plus libre et tournée vers l'innovation dans la mesure où on n'aurait plus peur de l'innovation "qui-risque-de-mettre-en-péril-des-emplois", comme c'est souvent le cas aujourd'hui.
  3. Parce que beaucoup de gens créeraient. Oui, créer. Les gens se lanceraient dans leur passion, ce qui reste le meilleur moyen de créer de la qualité, qui est la base d'un bon équilibre économique.

« Mais il faut quand même mériter son salaire ! Ça ne va pas de recevoir de l'argent sans rien faire... »

Première remarque : la population totale en Belgique est de 11.035.948 personnes en 2012 (source). La population active, quant à elle, est en 2012 composée de 4.479.036 3, soit 40.5% de la population belge. Et les soixante pourcents restants sont en fait composés d'environ 30% qui vivent grâce à leur famille (enfants, étudiants, parents au foyer), 20% de rentiers (retraités, grosses fortunes) et 10% sont au chômage.

Actuellement, donc, 60% de la population ne mérite pas son salaire. Elle vit au crochet de la société.

Deuxième remarque : il faut sans doute faire la différence entre mériter son salaire et mériter de vivre. En effet, le revenu de base propose de donner à chacun afin de satisfaire ses besoins essentiels. Doit-on mériter de vivre ? Rien n'empêche, après le revenu de base, de compléter ses revenus par un salaire mérité que chacun voudra obtenir (ou pas) en fonction de ses propres choix.

« Qui va faire les boulots chiants, alors ? Plus personne ne voudra les faire ! »

L'exemple classique est celui de l'éboueur. Un sale travail que personne ne veut faire. Oui, mais s'il est très bien payé, je suis certain que beaucoup seraient très contents de le faire. Si on y met le prix, il y a toujours un volontaire. Cette phrase pourrait passer pour du libéralisme sauvage (et dangereux). Mais n'oublions pas que cette situation hypothétique diffère fondamentalement de notre situation actuelle : dans une société du revenu de base, c'est le travailleur qui offre son temps de main d'œuvre et ce n'est pas l'employeur qui offre du travail 4. Le travailleur n'a pas la corde au cou s'il ne travaille pas ; il est assuré de survivre. Cette situation renversée permettra, je l'espère, de trouver un équilibre différent de celui que nous connaissons.

De plus, un élément me semble essentiel à ajouter. C'est difficile à concevoir, mais d'après moi, ces boulots chiants sont amenés à disparaître. Tout simplement. En effet, aujourd'hui, le pas à franchir pour licencier des centaines d'éboueurs est immense. La pression politique est forte pour garder l'emploi. Donc, personne ne se risquerait à proposer une solution qui se passe d'éboueurs (un collecteur de poubelle géant, un hélicoptère automatique ramasse-poubelle, que sais-je...) : il se verrait confronté à un refus. Car politiquement, ça ne passerait pas. Du coup, personne ne veut risquer le coup financièrement.

CC by stanjourdan on Flickr (http://www.flickr.com/photos/stanjourdan/8525489347)

Revenu de base en Namibie

 Et quoi, trop facile ? Il n'y a pas d'autres arguments ?

Si, il y a encore beaucoup d'autres points très intéressants à discuter. Le revenu de base pose des questions difficiles. Elles ne sont pas aussi simples que les arguments bisounours donnés dans cet article. Je ne rentrerai donc pas dans leurs détails ici. Mais pour aiguiser votre curiosité, je vais en citer quelques-uns. Voici donc les vrais questions à se poser à propos du revenu de base :

Mais pour moi, le plus grand problème du revenu de base reste encore la transition. Comment peut-on passer de notre système à un autre, sans trop de heurts et de déséquilibre ? Dès que j'en saurai plus, je n'hésiterai pas à vous le faire savoir. 🙂


Photos:

 

Notes:

  1. Et au passage, 125.000 Suisses aussi, qui ont réussi à faire passer un référendum à ce sujet.
  2. D'ailleurs, voici une phrase véridique entendue dans le train par votre serviteur : « Non, moi je n'ai pas envie de télétravailler... je ne fais déjà rien au boulot, mais si en plus je suis chez moi, je ferais encore moins ! » Et donc ces gens-là sont respectables, mais les chômeurs non, c'est ça ?
  3. pour savoir d'où vient ce chiffre, j'ai additionné les trois tranches d'âge présentée dans la source : 335.006 (de 15 à 24 ans) + 3.009.606 (de 25 à 50 ans) + 1.134.422 (de 50 à 64)
  4. Je l'accorde, cette phrase est sujette à caution. Certains pensent en effet que le revenu de base précariserait l'emploi. Moi je crois qu'on peut l'éviter : tout dépend de la volonté politique lors de la mise en place de ce système...

Noël est passé, mais il vous reste quelques cadeaux à faire !

Noël est fini. Vous avez offert tous vos cadeaux. Mais ne pensez-vous pas qu'il faudrait encore en faire quelques autres ? À certains qui en ont encore bien besoin ?

Attention, dans cet article, il y a des appels aux dons !

Cadeaux de Noël par Alan Cleaver sur FlickrInternet : tout gratuit

« Avec Internet, tout est gratuit, c'est bien connu. Les gens ont pris l'habitude de ne rien payer. Et c'est bien pour ça que tout va mal : la presse périclite, les artistes ont faim et les petits commerces se meurent. La faute aux méchants téléchargeurs et aux inconscients qui achètent sur ebay ou Amazon. »

Avouez que c'est un discours que vous entendez souvent, voire que vous tenez vous-même. N'est-ce pas ? Qui n'a jamais vécu le cas de vouloir acheter une bédé dans un bon vieux marchand de bédés, et après en avoir essayé quatre « qui-ne-l'avaient-pas-mais-on-peut-commander-ça-arrivera-dans-10-jours », a fini par l'acheter sur Amazon (moins cher et livré chez soi le lendemain), non sans une certaine culpabilité ?

Internet : tout payant

Et la culpabilité fonctionne bien. C'est même là-dessus que beaucoup de monde joue pour vous obliger à payer. Un abonnement (qui « rétribue » les artistes), une taxe de solidarité (qui sera « redistribuée » aux industries en déclin), une cotisation de solidarité (pour être « solidaire » avec toutes les victimes d'Internet), des restrictions des droits d'utilisation (les DRM et leur pertinence), ou même des publicités (pour payer l'auteur « indépendant »), vous permettra de vous sentir moins coupable. « J'ai payé pour ce service, donc, c'est bon, je suis en ordre avec ma conscience. » Énormément de monde rentre dans ce système (vous aussi ?) et accepte de payer artificiellement plus cher pour un certain service online, tout en regrettant de voir disparaître les petits commerces à cause de ces services, justement.

Face à ce constat, une minorité de geeks — que j'appellerai « gentils extrémistes du libre » — tiennent un discours qui va à contre-sens de ce système. Ils réclament un internet libre et gratuit à tout vent. Ils encouragent le téléchargement illégal (tout simplement parce que l'offre légale n'offre pas les mêmes qualité, disponibilité, flexibilité et respect des droits du client). Ils s'offusquent de l'utilisation insensée qui est faite du copyright et des non-sens qui en résultent. Ils s'indignent qu'on puisse imposer une taxe qui redistribuera de l'argent à des gens qui n'en ont pas besoin et qui ne le méritent pas, etc.

Étant moi-même assez proche de penser cela, je ne peux pas leur donner tout à fait tort, et vous trouverez assez d'arguments sur Internet pour comprendre leur raisonnement (ici, ici et ici et voyez les liens dans l'article). Quant à moi, j'aimerais vous proposer une autre solution : ni tout gratuit, ni tout payant.

L'Internet du don... pas payant, mais pas gratuit.

À l'instar de Ploum qui présente son blog comme payant, mais avec un prix libre, j'aimerais vous encourager à donner. Oui, c'est étonnant, mais on peut aussi donner, plutôt que de se laisser imposer des taxes ou des abonnements inutiles et inefficaces. Le gros avantage du don est qu'il permet aussi de déculpabiliser, mais en plus, de décider soi-même où va son argent. Mais ce n'est pas toujours facile de savoir où et comment donner.

Alors voici quelques pistes de solutions pour vous, qui constitue d'après moi, une troisième voie intéressante.

(1) En cette période de fête, il est souvent de tradition de faire un don auprès des organisations humanitaires bien connues (UNICEF, WWF, MSF, Amnesty, Îles de paix, etc.) ou d'autres asbl moins humanitaires, mais tout aussi importantes (comme Les Scouts). Pour le belge moyen, c'est effectivement le dernier moment pour faire un don qu'il pourra déduire de ses impôts en juin prochain. Même dans la générosité, il n'y a pas de petits profits (je dis ça, mais je le fais aussi). Je ne peux que vous encourager à le faire. Après tout, c'est aussi un moyen de dire à l'état de donner de l'argent à ces ONG. N'hésitez pas à aussi soutenir des plus petites organisations que vous connaissez et qui valent la peine !

(2) Et si pour une fois, vous pensiez à faire un don égoïste (en plus des dons mentionnés ci-dessous qui restent importants) ? J'entends par là des dons à des organisations qui vous permettent, aujourd'hui, de surfer librement sur Internet. Des organisations qui, malgré les scandales récents de PRISM et consort, font en sorte que votre vie privée existe même sur internet. Des organismes qui militent pour vos droits et défendent la neutralité d'internet. Des associations qui prônent le partage du savoir. Que diriez-vous de faire des dons à

(3) Et comme bonne résolution pour l'année 2014, vous devriez essayer Flattr. Il s'agit d'un système de micro-paiement qui permet de donner de l'argent à tous les créateurs de contenus que vous voulez. Si vous estimez que vous payeriez bien 5€ par mois pour tout ce que vous lisez/voyez sur le net, vous payez 5€ par mois, pas plus. Et tout au long du mois, vous cliquez sur les boutons flattr du contenu que vous appréciez. À la fin du mois, vos 5€ seront répartis entre les créateurs que vous aurez flattré (voyez aussi quelques explications complémentaires). Idéal, non ?

Et si cet article vous a plu, pensez à le flattrer 🙂


Le changement, c'est maintenant. Et pour toujours.

La société, dans son ensemble, évolue. C'est évident. Et c'est aussi un lieu commun de dire que cette évolution va de plus en plus vite.

Evolution

Depuis que je suis petit, j'en ai conscience car, déjà en primaire, nous apprenions les différentes périodes de l'Histoire. Ne vous êtes-vous jamais demandé pourquoi les longueurs de ces périodes sont de plus en plus courtes ? Préhistoire : 4 millions d'années. Antiquité : 3500 ans. Moyen-âge : 1000 ans. Renaissance : 300 ans. Je me suis toujours demandé jusqu'où cela irait... Y aura-t-il un jour où une période historique sera de 10 ans ? Un an ? Un jour ? Ou bien cela n'aura tout simplement plus de sens ?

Histoire, par Docteur Saint James, on Wikipedia

Les périodes de l'Histoire

Moi, je vois un lien avec une courbe exponentielle qui exprime l'évolution de la société humaine en fonction du temps. Combien de temps faut-il à l'humanité pour faire une étape d'évolution (pour autant que celle-ci soit quantifiable) ? Si on met le temps sur l'abscisse (axe des x) et l'évolution sur l'ordonnée (axe des y), on voit qu'il faut beaucoup de temps au début et de moins en moins avec le temps... À première vue, ça colle bien avec une exponentielle : l'augmentation de l'évolution est bien proportionnelle au niveau de l'évolution.

Si je vous parle de cela aujourd'hui, c'est parce que j'ai l'impression que nous sommes une génération charnière. Je pense que nous sommes à l'abscisse zéro de cette exponentielle de l'évolution. Au moment précis 1 où on passe d'une évolution lente à une évolution rapide.

Fonction exponentielle

Fonction exponentielle

Bien évidemment, on me rétorquera que ça n'a aucun sens et que cela dépend du point de vue... et celui qu'on prend aujourd'hui est forcément subjectif ou arbitraire. Tout comme l'abscisse zéro d'une exponentielle ! Mais lisez d'abord mes observations avant de dire que c'est faux.

Au bon vieux temps

Je suis peut-être trompé par la perception que j'ai de l'Histoire, mais auparavant, les évolutions de société étaient lentes en ce sens que la façon dont les gens vivaient ne changait que très peu avec le temps. Qu'on me comprenne bien : les gens vivaient des choses très différentes (une invasion barbare, une guerre, la chute d'un empire, etc. ne se présentent qu'une fois) mais de la même manière que leurs parents et leurs enfants. La morale, les techniques, les mœurs, tout cela changeait peu et lentement.

J'imagine en l'an 800, que les quelques centaines de millions d'hommes sur terre vivaient, à peu de choses près, la même vie que leurs parents, leurs grands-parents et même leurs arrières-grand-parents. De temps à autre, un événement arrivait (un couronnement impérial, un 25 décembre, par exemple, ou une invasion et un pillage) et cela modifiait les histoires qu'on se racontait autour du feu. Pour le reste, calme plat. La saison arrive et il faut bien semer. Changer est une chose qui n'est pas envisageable.

En 1900, je pense qu'un ouvrier s'attendait à avoir le même style de vie que son père, mais espérait quand même vivre mieux que son grand-père. Mais attention, si changement il y a, il doit être minime, pratique et ne pas remettre en question la manière de vivre et la morale. « Une machine à couper le pain chez la boulangère ? Ça c'est bien une invention pour les femmes paresseuses qui ne le font plus elles-mêmes ! » (véridique). De manière générale, c'est bien l'évolution technique qui peut être acceptée à condition qu'il n'y ait pas d'impact sur la morale.

En 1945, les adultes savaient que leurs enfants auraient une vie différente de la leur. Le progrès était en marche et le rêve américain annonçait la société de consommation. Mais ces mêmes adultes ont quand même éduqué leurs enfants comme leurs parents les avaient éduqués. Comment auraient-ils pu faire autrement ? Les changements n'étaient pas encore les bienvenus. « Une femme qui devient institutrice, OK. Mais de là à faire des études universitaires, faut pas pousser. » Les baby-boomers ont peut-être été la première génération a ne pas recevoir une éducation qui les formait pour la vie qu'ils allaient avoir...

En 1980, nos parents (les baby-boomers) sont également les premiers à se rendre compte qu'ils ne peuvent pas nous éduquer comme le faisaient leurs parents. Changement radical. Ils ont dû s'adapter à une nouvelle donne. La société qui les a élevés n'est pas celle dans laquelle ils vivent. Cette évolution, et le changement en général, est alors perçu comme une fatalité à laquelle il faut bien faire face. Ils essayent de faire au mieux.

Aujourd'hui

Depuis 2000, nous sommes devenus de (jeunes) adultes. L'évolution technique et morale sur la période de notre adolescence est énorme. À 30 ans, le monde que nous connaissons n'est plus le même que celui de notre enfance. Et la perception même du changement évolue aussi.

La flexibilité est reine.

On ne parlait pas du téléphone portable quand j'avais 10 ans. À 20 ans, j'en avais un et j'étais presque un des dernier parmi mes amis. Cela a radicalement changé notre manière de concevoir nos interactions et notre organisation. Quand j'étais petit, je recevais une invitation pour un anniversaire une semaine à l'avance, avec tous les détails (heure d'arrivée, de départ, modalités, etc.). Aujourd'hui, on planifie un souper entre amis trois mois à l'avance (parce que l'agenda est full), mais on organise les détails une heure avant (rendez-vous à 18h30 à tel endroit). La flexibilité est reine.

La remise en question est permanente.

J'ai été aux mouvements de jeunesse et j'y vivais des activités sans jamais me poser de questions sur ce que j'y faisais. Quand j'ai grandi et que je suis devenu animateur, on m'a appris à toujours tout remettre en question. « On fait comme ça parce qu'on a toujours fait comme ça » est devenue à mes yeux la pire justification qu'on puisse donner. Au contraire, il faut repenser les jeux, l'organisation du camp, la manière de faire l'intendance, les totémisations... N'accepter une tradition que si elle a (encore) du sens. La remise en question est permanente. Au point que cette question m'a aujourd'hui poussé à ne pas accepter le système politique dans lequel nous vivons, sous prétexte que c'est celui qu'on a hérité des grands démocrates du XVIIIe siècle. Le mouvement pirate est bien ancré dans cette évolution.

Le changement est perçu comme bénéfique

À notre tour, nous éduquons. Comme je l'ai dit, nos parents ont dû adapter l'éducation qu'ils voulaient donner, contraints de le faire par un monde différent de celui dans lequel ils sont nés. Nous, nous adaptons notre éducation, mais nous sommes consentants. En éducation comme ailleurs, nous aimons le changement, que nous voyons comme porteur de nouvelles idées, d'ouverture et de renouvellement. Bref, d'amélioration.

Évidemment, tout n'est pas positif dans cette accélération. Les défauts d'une société mouvante sont nombreux. Ils vont de la (sur)consommation (il faut bien suivre l'évolution technologique...) à la perte de repère en passant par le stress lié à la rapidité ou à la désorganisation.

Sommes-nous devenus une « génération du changement » pour qui l'évolution est naturelle, contrairement aux générations précédentes ? La génération qui n'essaye plus de faire des barrages contre le courant, mais qui essaye de s'adapter à ce courant du changement ? J'ai tendance à le croire. Nous ne méritons ni gloire ni mérite pour cela. Nous ne sommes pas meilleurs. Nous envisageons les choses autrement et nous avons d'autres qualités que nos aïeux, plus adaptées à notre époque,... et certainement d'autres défauts, aussi.

Mais nous sommes nés à ce moment de l'Histoire, où, paradoxalement, le changement devient la norme. Je trouve cela passionnant car cela ouvre des portes pour l'avenir. En être conscient permet d'espérer beaucoup ! Et de se mettre au boulot en ayant en tête que ce changement n'est encore qu'un début...

2013.10.15-Bane2


Photos

  • Evolution by possan CC-BY-2.0 on Wikimedia
  • Histoire, par Docteur Saint James, on Wikipedia (domaine publique)
  • Fonction exponentielle par Shaoren, sur Wikimedia (Creative Commons)

Notes:

  1. Bon, « précis »... sur l'échelle de l'histoire humaine, « précis » peut signifier quelques dizaines d'années.