La retraite à 67 ans ? Moi je m'en fous !

Couple à la retraiteOui, le sujet a fait polémique ces derniers jours. Pas tellement dans la presse (quoique je ne la lis pas tant que ça), mais bien dans les conversations... Les gens en parlent, ils sont directement touchés : c'est de leur pension qu'il s'agit.

Évidemment, je comprends bien la mesure. Passer à 66 ans en 2025 et à 67 ans en 2030 permettra de mieux équilibrer l'équation simple qui fait fonctionner notre système de pension : plus de gens au travail = plus de gens qui payent pour la pension = possibilité de payer plus de gens à la pension. Et comme le nombre de gens à la pension augmente, il faut bien augmenter le nombre de gens qui travaillent... Logique, simple et évident. À condition qu'on ne regarde que cette équation simpliste.

En tout cas, cette nouvelle ne me fait ni chaud ni froid. Elle ne m'étonne pas provenant d'un gouvernement comme celui qu'on a (un peu comme si on s'étonnait de voir des socialistes promouvoir les allocations de chômage). Et puis elle correspond bien à la pensée majoritaire actuelle : l'économie et la croissance seules sont sources de bien-être (pour une autre vision, voyez ici). Bref, on pouvait quasiment s'y attendre.

Et du coup je m'en contrefous. Pourquoi ? C'est bien simple :

  1. D'ici à mes 67 ans, en 2048 1, cela aura encore changé au moins trois fois.
  2. Depuis quelques années déjà, je n'espère même plus avoir de pension. Je me dis que je devrai me débrouiller par moi-même.
  3. D'ici quelque temps, quand la révolution numérique aura fait sentir un peu plus ses effets, nous serons dans un monde où l'emploi sera différent. Un monde où les gens combineront des emplois alimentaires, des activités rentables issues de passion, des engagements volontaires et d'autres activités d'indépendant. Alors autant vous dire que la pension où l'on arrête tout du jour au lendemain pour faire du jardinage après 45 ans derrière un bureau, ce ne sera plus quelque chose d'évident.
  4. C'est une mesure qui va à contre-courant de la société : depuis toujours, l'homme a de moins en moins travaillé ou, en tout cas, de moins en moins dur. L'histoire entière de l'intelligence humaine ne vise qu'un but : se faciliter la tâche, travailler moins. Aujourd'hui, des légions de robots nous remplacent pour les tâches difficiles, ou non. Et on voudrait tout d'un coup nous faire travailler plus ?
  5. C'est une mesure qui ne rime à rien du tout d'un point de vue économique. On veut plus d'argent pour les pensions en ayant plus de gens qui travaillent pour les financer ? Et donc pour cela, de manière tout-à-fait logique, on
    1. empêche des chômeurs de prendre la place de gens qui ont déjà travaillé 45 ans ;
    2. garde au chômage les gens entre 65 et 67 ans qui n'ont pas d'emplois ;
    3. mettra à la prépension, plutôt qu'à la pension, les gens de 65 ans.

Bref, je ne vais pas m'en faire pour une mesure qui ne tiendra pas. Par contre, je m'en fais toujours un peu plus devant le manque de vision de nos hommes et femmes politiques. M'enfin, ce n'est pas comme si c'était nouveau.

Et au lieu de cela, si on repensait un peu notre vision du travail ? Et avec elle, ce modèle social qui la sous-tend, mais qui ne tiendra plus très longtemps ? Et si on remplaçait ce modèle social par un autre, plus efficace ? Et si en fait, la crise, c'était has been ?


Photo:

  • Couple sur un banc : Domaine public sur PixaBay

Notes:

  1. Vous avez vu !? C'est hyper classe le 2048. C'est deux exposant 11, quand même ! J'ai presque envie d'arriver à la pension à cet âge-là, du coup !

Les goûts et les odeurs... doivent être libres !

À première vue, il parait assez évident que les goûts et les odeurs sont libres. Elles ne peuvent pas être possédées. D'ailleurs, la cuisine est un bien commun, elle fait partie des traditions de chaque pays. À tel point que la comida mexicana, par exemple, est patrimoine culturel immatériel de l'humanité par l'UNESCO. De même, chacun est libre de faire sa propre pizza Margherita ou Calzone. La recette est disponible et libre. Sans parler de la bolognaise, dont chaque famille a sa version...

Pizza, domaine publique by Scott Bauer (http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Supreme_pizza.jpg) Même quand on s'attaque à des grands noms, le goût reste libre : si le soufflé au fromage est devenu synonyme de repas de stars au Récamier à Paris, il n'en reste pas moins que ma maman peut encore en faire. Quant à l'industrie des boissons gazeuses, on voit que Coca-Cola fait beaucoup d'émules qui vendent leur boisson gazeuse à base d'extrait végétaux en toute légalité. La différence entre le soufflé au fromage du Récamier et celui de ma maman, entre Coca-Cola et Carrefour Cola, réside dans la recette exacte, dans la manière, dans la marque. Certains vendent du rêve, un style, voire un service. Mais le goût, lui, est libre. Pas de droit d'auteur, de copyright ou autre barrières artificielles. Chacun est libre d'associer des saveurs comme il l'entend : c'est un savoir-faire, ce qui n'est pas brevetable.

Or, je ne sais pas si vous le savez, mais le goût et l'odorat sont intimement liés. Sans l'odorat, nous ne pourrions pas goûter autre chose que sucré-salé et acide-amer. Par conséquent, il est légitime de penser que ce qui s'applique aux goûts s'applique également aux odeurs... non ?

Et bien la justice française pense autrement. Pirate Parfum, qui fait en parfumerie ce que fait n'importe quelle pizzeria en cuisine, est poursuivi en justice par les grandes marques de parfum.

Pourquoi ? Parce qu'ils ont un concept original : étant donné que les fragrances sont accessibles à tous, Pirate Parfum souhaite proposer aux gens un parfum de qualité, mais qui ne vend pas une marque ou du rêve. Ils veulent vendre du parfum, au prix du parfum. Pour réduire les coûts, le packaging se veut sobre et tous les parfums ont la même bouteille (blanc pour les femmes, noir pour les hommes). Seul le nom et le contenu change.

Parfume Maker, by Rudolf Ernst, domaine publique sur Wikimedia (http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Ernst,_Rodolphe_-_The_Perfume_Maker.jpg)Ce concept me plait. Mon eau de toilette se compose idéalement de bergamote, de galbanum, de genièvre et de menthe 1. Et bien, chez Pirate Parfum, je peux en avoir 100ml pour 26€. Alors que chez ICI Paris XL, je vois que je payerai 27€ pour... 40 ml de Cool Water de Davidoff. Mon choix est vite fait 2.

Mais où est le problème ? Et bien voilà : dans un restaurant, le serveur pourra facilement vous dire que leur recette de soufflé au fromage est la même que celle du Récamier, ou que leur pavé de bœuf à la truffe noir est fait à la manière du Comme chez soi. Cela se fait, et personne n'y trouve à redire. Dans le cas de Pirate-Parfum, cependant, c'est tout le contraire. S'ils disent que leur parfum Stockholm ressemble à Cool Water (je dis bien ressemble — ce n'est pas le même — et ils sont clairs à ce sujet !), ils ont des problèmes judiciaires (voyez l'article de Rue89 à ce sujet). La seule différence est qu'ils l'affichent sur leur site web... Pourquoi n'aurions-nous pas les mêmes droits sur internet qu'en dehors ?

Moi, je suis (très) loin d'être un spécialiste du parfum. Mon seul souhait est d'avoir une eau de toilette. Mais j'aime bien leur concept pirate et j'ai été très satisfait de mon dernier achat chez eux. De ce que j'ai lu, leur parfum semble être de qualité, avec des produits naturels et créé par des experts de la capitale mondiale du parfum, Grasse 3. Le packaging est simple et sympa. Le prix est bas et on peut trouver des réductions sur internet (en tant que client, je viens d'en recevoir, mais je ne sais pas si je peux les communiquer ici). Et l'essentiel : ça sent bon.

Alors si vous aussi, vous vous foutez pas mal de mettre une eau de toilette deux fois plus chère ; si vous aussi, vous aimez le concept pirate... pensez à faire un petit achat chez eux ! En plus, cela les aidera financièrement pour leur défense en justice.


Cet article fait de la publicité pour Pirate Parfum, mais je le fais en toute liberté, sans avoir rien reçu de leur part. Je suis un client satisfait de leur service et interpellé par ce qui leur arrive. En tant que pirate, j'avais envie de réagir suite au courrier qu'ils ont envoyé à leurs clients pour expliquer leur situation.


Photos:

Notes:

  1. Je vous rassure, je ne le savais pas avant d'acheter un parfum chez eux...
  2. En plus, il y a une petite tête de mort sur la bouteille de parfum pirate, Aaaaarrrrrrh !
  3. ...dont la simple évocation me rappelle toujours le Parfum de Süskind.

Je suis un mécréant qui affame les journalistes

Eh bien, oui, moi aussi je rentre dans la catégorie de ceux qui affament les journalistes. Je suis un mécréant du XXIe siècle qui considère que le tout-gratuit est un dû. Un sale profiteur de la génération Y. Tout doit m'être accessible. Sans payer. Je suis un affameur de journalistes et d'artistes. Je ne leur reverse pas un sou.

Ouep, figurez-vous que j'ai trouvé une combine pour ne pas payer le contenu de certains journaux (normalement accessible grâce à un accès payant). J'ai accès à la totalité de l'information, gratuitement ! En fait, il s'agit d'une combine avec mon voisin, très sympa. Lui, il a un abonnement payant (premium). Mais j'ai trouvé un moyen d'en profiter aussi depuis chez moi. Et ce n'est techniquement pas compliqué.

Comment ? C'est simple : chaque semaine, il me file son hebdomadaire dans ma boîte aux lettres après l'avoir lu.

Quoi ? Ce n'est pas interdit !? Je n'affame personne en faisant ça !? Je croyais que le partage d'information était interdit... Ah bon, seulement sur Internet ? Tiens, pourquoi cette différence ? Le résultat est pourtant le même, non ?

CC by NS NewsFlash on Flickr (http://www.flickr.com/photos/62693815@N03/6277337422)

L'information et le contenu

Sérieusement, ça vaut la peine de réfléchir : que vendent les médias ? De l'information ou du papier ?

Et au passage, ce n'est pas vrai que je ne donne jamais rien. Je donne aux créateurs (et aussi à d'autres) que j'aime bien via Flattr (qu'es aquo ?) ; je suis Patr(e)on de deux artistes (qu'es aquo ?) ; je soutiens des amis sur Kisskissbankbank. Si les journaux pouvaient utiliser ces services, je me ferais un plaisir de leur payer un petit quelque chose.

Ce sont les petits ruisseaux qui font les grandes rivières...


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Le revenu de base au pays des Bisounours

L'Initiative Citoyenne Européenne pour un revenu de base est clôturée depuis avant-hier et elle n'a pas abouti. Dommage. Néanmoins, j'ai été très étonné du nombre de gens qui en ont parlé autour de moi et sur internet (voyez cette excellente infographie pour ceux qui ne connaissent pas encore le sujet). Étant moi-même partisan depuis un bout de temps, cela m'a fait plaisir. Et, même si l'initiative est clôturée, je pense qu'il faut encore en parler pour continuer à faire évoluer les esprits car, après tout, déjà 285.000 citoyens européens sont déjà favorables à l'idée d'en discuter 1.

Beaucoup de gens sont encore critiques vis-à-vis de cette proposition et c'est bien compréhensible : le changement fait peur. Mais profitons des opposants et de leurs arguments afin de mieux construire une proposition solide. Néanmoins, certains arguments (ceux qui viennent rapidement à l'esprit) ne tiennent pas la route très longtemps et j'aimerais ici leur tordre le cou une bonne fois pour toutes.

Cet article est un peu un « Guide pratique pour une première discussion sur le revenu de base ». Les questions compliquées qui méritent un débat plus profond ne sont pas abordées ici (juste citées en fin d'article).

Quelle est la formule exacte du revenu de base ?

Tout d'abord, un premier point qui me semble fondamental. Le revenu de base inconditionnel (RDBI), c'est un concept assez vieux et beaucoup de monde en a déjà parlé. Beaucoup de monde et autant de visions. Il y a plein de solutions différentes pour mettre cela en place, de la plus libérale à la plus communiste. Ceci pour souligner que ce qu'on peut lire sur un site n'est pas forcément à prendre comme l'évangile du revenu de base. Et un argument contre une vision du revenu de base n'est pas forcément absolu. Il n'y a pas de formule unique du revenu de base. C'est un choix politique qui peut aller dans tous les sens.

CC by Cancelos on Wikipedia (http://commons.wikimedia.org/wiki/File:F%C3%AAte_des_Roses,_2008,_Bisounours.JPG)

Un monde de bisounours

Avec le revenu de base, est-ce qu'on vivra tous avec les Bisounours, dans un monde arc-en-ciel ?

C'est souvent l'impression que vous laissera le message d'un partisan du revenu de base. Porté par des valeurs de solidarité, d'équité sociale et de progrès, un adhérant se laissera facilement à espérer cela. Mais moi, je ne pense pas qu'une allocation universelle nous permettra de vivre d'amour et d'eau fraiche. La révolution française ou la déclaration universelle des droits de l'homme constituent des avancées considérables en termes de bien-être collectif. Et pourtant, des gens meurent encore de faim aujourd'hui, malgré ces deux étapes. Mais un petit peu moins. Ce sera pareil avec le revenu de base.

Arrêtons de croire que le revenu de base est une douce utopie communiste qui nous mènera chez les Bisounours. Pour moi, l'idée du revenu de base est, entre autres :

Et lorsque nous aurons cela bien en tête, il sera primordial de veiller à ce que la mise en œuvre d'un RDBI se fasse en cohérence avec des valeurs essentielles de solidarité et de justice. Histoire de laisser le monde un peu meilleur que quand nous y sommes venus...

Une fois qu'on ne sera plus considérés comme des Bisounours, quels autres arguments peuvent être facilement écartés ?

« Ce système communiste fera fuir les riches qui n'auront pas envie de payer pour des fainéants qui ne travaillent pas. »

Soyons sérieux. Aucun système au monde n'a durablement empêché la richesse. Ça n'arrivera pas. On ne passera pas d'une civilisation à son contraire et notre société est aujourd'hui toute entière tournée vers la richesse. Si un revenu de base se met en place, il s'agira d'une nouvelle manière, plus efficace et plus épanouissante, de redistribuer la richesse comme le fait aujourd'hui le chômage. Les riches ne verront pas la différence. Les pauvres oui. Et il y aura peut-être bien plus de riches.

« Les gens ne feront plus rien si on leur donne un salaire gratuitement ! »

Ma première réponse à cette remarque est :
— « Et toi, si on te donne un revenu de base qui te permet d'assouvir tes besoins fondamentaux, que fais-tu ? Plus rien ?
— Moi ? Si, je continuerais ! »
CQFD. D'ailleurs, 80% des gens déclarent qu'ils continueraient à travailler. Et 80% des gens pensent que les autres arrêteront. Cherchez l'erreur...

Alors bien sûr, les gens qui ne font déjà rien maintenant ne feront peut-être toujours rien. Mais au moins, on cassera les aprioris qui les enfoncent dans leur situation (« ce sont des mauvais, des chômeurs... ») et ça leur permettra peut-être de sortir de ce cercle vicieux.

De plus, aujourd'hui, il existe beaucoup de pièges à l'emploi où les gens ont tout intérêt à ne pas travailler s'ils veulent gagner plus. Ceci est impossible avec un revenu de base inconditionnel.

Mais la majorité, oui, continuera à faire quelque chose. Un revenu de base, dans ma vision, devrait être suffisant pour se nourrir (en faisant ses courses simplement), se loger (dans un petit appartement) et s'habiller (juste pour ne pas avoir froid). Et vous croyez vraiment que tout le monde va se contenter de ça ? Vous n'aurez pas envie d'avoir un jardin, une maison plus jolie (avec des meubles dedans), de quoi vous payer un resto ou une gaufre chaude de temps en temps ? Et des vêtements de sport ? Ou ces nouvelles chaussures qui sont « trop belles, quoi... ». Rassurez-vous, les gens auront encore envie d'avoir un peu plus que le minimum vital. Je ne pense pas que le revenu de base viendra à bout de la consommation. L'humanité est ainsi faite, pour le meilleur et pour le pire.

Enfin, il y a aussi beaucoup de gens qui arrêteront de travailler par choix, et ce sera une très bonne chose pour tout le monde. Combien d'emplois existent aujourd'hui parce qu'ils sont subventionnés mais ne servent à rien ? Et même sans subventions, qui ne connait pas des gens qui ne font rien à longueur de journée... mais au travail 2  ? Tous ces gens-là ne seraient-il pas mieux ailleurs, à faire quelque chose de constructif ? Il y a assez de besoins dans le monde du non-marchand, considéré comme moins rentable. Avec un revenu de base et un salaire de compensation très bas qu'une ASBL peut payer (d'autant plus si on ne taxe plus les revenus du travail mais de la consommation — voir point suivant), il serait possible d'atteindre un niveau de vie qui, par choix, est suffisant pour beaucoup de gens engagés.

« Comme il y aura moins de gens au travail, les revenus des états vont diminuer et le système va se casser la gueule. »

Pour ma part, je pense qu'il est illusoire de penser qu'on peut mettre en place le RDBI en gardant notre système social actuel dont le fonctionnement est basé (quasi) uniquement sur la taxation des revenus du travail. Ma vision de l'allocation universelle, c'est de dire qu'il n'y a plus de travail pour tout le monde. Acceptons donc l'idée que ce n'est pas le travail qui produira la richesse dont la société a besoin pour assurer le bien-être des citoyens. Ça, c'était possible entre 1945 et 1970, plus maintenant car tout s'automatise.

Si on met le RDBI en place sans rien changer d'autre, le taux d'imposition grimperait effectivement pour compenser la perte ou l'abandon d'emplois rémunérés. C'est évident. Et c'est pour cela que la mise en place d'un revenu de base doit se faire avec une nouvelle manière de capter l'argent nécessaire au fonctionnement de la société. Comme une taxation de la consommation, par exemple (attention, c'est un choix politique, ça !).

« Personne ne sait comment réagira l'économie si on met ce système en place. »

À mon humble avis, personne ne sait jamais avec certitude ce que donnera un changement dans un système économique. En mettant en place les primes photovoltaïques, est-ce que le gouvernement wallon savait exactement comment allait réagir l'économie ? Non, sinon, il ne l'aurait pas fait. Est-ce que les américains savaient exactement comment réagirait l'économie en faisait le plan Marshall après la guerre ? Ils s'en doutaient, mais s'ils avaient su à quel point cela fonctionnerait, ils auraient donné encore plus d'argent ! La seule façon de le savoir c'est de le mettre en place. Le tout est de le faire convenablement, en réfléchissant intelligemment à la formule.

Pour ma part, je ne suis pas devin, mais j'ai l'impression que l'économie se porterait mieux.

  1. Parce que les gens auraient les moyens de se lancer dans des aventures entrepreneuriales beaucoup plus facilement puisqu'ils auraient un filet de sécurité s'ils se plantent. Et Dieu sait si on se plante souvent en tant qu'entrepreneur.
  2. Parce que notre société serait beaucoup plus libre et tournée vers l'innovation dans la mesure où on n'aurait plus peur de l'innovation "qui-risque-de-mettre-en-péril-des-emplois", comme c'est souvent le cas aujourd'hui.
  3. Parce que beaucoup de gens créeraient. Oui, créer. Les gens se lanceraient dans leur passion, ce qui reste le meilleur moyen de créer de la qualité, qui est la base d'un bon équilibre économique.

« Mais il faut quand même mériter son salaire ! Ça ne va pas de recevoir de l'argent sans rien faire... »

Première remarque : la population totale en Belgique est de 11.035.948 personnes en 2012 (source). La population active, quant à elle, est en 2012 composée de 4.479.036 3, soit 40.5% de la population belge. Et les soixante pourcents restants sont en fait composés d'environ 30% qui vivent grâce à leur famille (enfants, étudiants, parents au foyer), 20% de rentiers (retraités, grosses fortunes) et 10% sont au chômage.

Actuellement, donc, 60% de la population ne mérite pas son salaire. Elle vit au crochet de la société.

Deuxième remarque : il faut sans doute faire la différence entre mériter son salaire et mériter de vivre. En effet, le revenu de base propose de donner à chacun afin de satisfaire ses besoins essentiels. Doit-on mériter de vivre ? Rien n'empêche, après le revenu de base, de compléter ses revenus par un salaire mérité que chacun voudra obtenir (ou pas) en fonction de ses propres choix.

« Qui va faire les boulots chiants, alors ? Plus personne ne voudra les faire ! »

L'exemple classique est celui de l'éboueur. Un sale travail que personne ne veut faire. Oui, mais s'il est très bien payé, je suis certain que beaucoup seraient très contents de le faire. Si on y met le prix, il y a toujours un volontaire. Cette phrase pourrait passer pour du libéralisme sauvage (et dangereux). Mais n'oublions pas que cette situation hypothétique diffère fondamentalement de notre situation actuelle : dans une société du revenu de base, c'est le travailleur qui offre son temps de main d'œuvre et ce n'est pas l'employeur qui offre du travail 4. Le travailleur n'a pas la corde au cou s'il ne travaille pas ; il est assuré de survivre. Cette situation renversée permettra, je l'espère, de trouver un équilibre différent de celui que nous connaissons.

De plus, un élément me semble essentiel à ajouter. C'est difficile à concevoir, mais d'après moi, ces boulots chiants sont amenés à disparaître. Tout simplement. En effet, aujourd'hui, le pas à franchir pour licencier des centaines d'éboueurs est immense. La pression politique est forte pour garder l'emploi. Donc, personne ne se risquerait à proposer une solution qui se passe d'éboueurs (un collecteur de poubelle géant, un hélicoptère automatique ramasse-poubelle, que sais-je...) : il se verrait confronté à un refus. Car politiquement, ça ne passerait pas. Du coup, personne ne veut risquer le coup financièrement.

CC by stanjourdan on Flickr (http://www.flickr.com/photos/stanjourdan/8525489347)

Revenu de base en Namibie

 Et quoi, trop facile ? Il n'y a pas d'autres arguments ?

Si, il y a encore beaucoup d'autres points très intéressants à discuter. Le revenu de base pose des questions difficiles. Elles ne sont pas aussi simples que les arguments bisounours donnés dans cet article. Je ne rentrerai donc pas dans leurs détails ici. Mais pour aiguiser votre curiosité, je vais en citer quelques-uns. Voici donc les vrais questions à se poser à propos du revenu de base :

Mais pour moi, le plus grand problème du revenu de base reste encore la transition. Comment peut-on passer de notre système à un autre, sans trop de heurts et de déséquilibre ? Dès que j'en saurai plus, je n'hésiterai pas à vous le faire savoir. 🙂


Photos:

 

Notes:

  1. Et au passage, 125.000 Suisses aussi, qui ont réussi à faire passer un référendum à ce sujet.
  2. D'ailleurs, voici une phrase véridique entendue dans le train par votre serviteur : « Non, moi je n'ai pas envie de télétravailler... je ne fais déjà rien au boulot, mais si en plus je suis chez moi, je ferais encore moins ! » Et donc ces gens-là sont respectables, mais les chômeurs non, c'est ça ?
  3. pour savoir d'où vient ce chiffre, j'ai additionné les trois tranches d'âge présentée dans la source : 335.006 (de 15 à 24 ans) + 3.009.606 (de 25 à 50 ans) + 1.134.422 (de 50 à 64)
  4. Je l'accorde, cette phrase est sujette à caution. Certains pensent en effet que le revenu de base précariserait l'emploi. Moi je crois qu'on peut l'éviter : tout dépend de la volonté politique lors de la mise en place de ce système...

Noël est passé, mais il vous reste quelques cadeaux à faire !

Noël est fini. Vous avez offert tous vos cadeaux. Mais ne pensez-vous pas qu'il faudrait encore en faire quelques autres ? À certains qui en ont encore bien besoin ?

Attention, dans cet article, il y a des appels aux dons !

Cadeaux de Noël par Alan Cleaver sur FlickrInternet : tout gratuit

« Avec Internet, tout est gratuit, c'est bien connu. Les gens ont pris l'habitude de ne rien payer. Et c'est bien pour ça que tout va mal : la presse périclite, les artistes ont faim et les petits commerces se meurent. La faute aux méchants téléchargeurs et aux inconscients qui achètent sur ebay ou Amazon. »

Avouez que c'est un discours que vous entendez souvent, voire que vous tenez vous-même. N'est-ce pas ? Qui n'a jamais vécu le cas de vouloir acheter une bédé dans un bon vieux marchand de bédés, et après en avoir essayé quatre « qui-ne-l'avaient-pas-mais-on-peut-commander-ça-arrivera-dans-10-jours », a fini par l'acheter sur Amazon (moins cher et livré chez soi le lendemain), non sans une certaine culpabilité ?

Internet : tout payant

Et la culpabilité fonctionne bien. C'est même là-dessus que beaucoup de monde joue pour vous obliger à payer. Un abonnement (qui « rétribue » les artistes), une taxe de solidarité (qui sera « redistribuée » aux industries en déclin), une cotisation de solidarité (pour être « solidaire » avec toutes les victimes d'Internet), des restrictions des droits d'utilisation (les DRM et leur pertinence), ou même des publicités (pour payer l'auteur « indépendant »), vous permettra de vous sentir moins coupable. « J'ai payé pour ce service, donc, c'est bon, je suis en ordre avec ma conscience. » Énormément de monde rentre dans ce système (vous aussi ?) et accepte de payer artificiellement plus cher pour un certain service online, tout en regrettant de voir disparaître les petits commerces à cause de ces services, justement.

Face à ce constat, une minorité de geeks — que j'appellerai « gentils extrémistes du libre » — tiennent un discours qui va à contre-sens de ce système. Ils réclament un internet libre et gratuit à tout vent. Ils encouragent le téléchargement illégal (tout simplement parce que l'offre légale n'offre pas les mêmes qualité, disponibilité, flexibilité et respect des droits du client). Ils s'offusquent de l'utilisation insensée qui est faite du copyright et des non-sens qui en résultent. Ils s'indignent qu'on puisse imposer une taxe qui redistribuera de l'argent à des gens qui n'en ont pas besoin et qui ne le méritent pas, etc.

Étant moi-même assez proche de penser cela, je ne peux pas leur donner tout à fait tort, et vous trouverez assez d'arguments sur Internet pour comprendre leur raisonnement (ici, ici et ici et voyez les liens dans l'article). Quant à moi, j'aimerais vous proposer une autre solution : ni tout gratuit, ni tout payant.

L'Internet du don... pas payant, mais pas gratuit.

À l'instar de Ploum qui présente son blog comme payant, mais avec un prix libre, j'aimerais vous encourager à donner. Oui, c'est étonnant, mais on peut aussi donner, plutôt que de se laisser imposer des taxes ou des abonnements inutiles et inefficaces. Le gros avantage du don est qu'il permet aussi de déculpabiliser, mais en plus, de décider soi-même où va son argent. Mais ce n'est pas toujours facile de savoir où et comment donner.

Alors voici quelques pistes de solutions pour vous, qui constitue d'après moi, une troisième voie intéressante.

(1) En cette période de fête, il est souvent de tradition de faire un don auprès des organisations humanitaires bien connues (UNICEF, WWF, MSF, Amnesty, Îles de paix, etc.) ou d'autres asbl moins humanitaires, mais tout aussi importantes (comme Les Scouts). Pour le belge moyen, c'est effectivement le dernier moment pour faire un don qu'il pourra déduire de ses impôts en juin prochain. Même dans la générosité, il n'y a pas de petits profits (je dis ça, mais je le fais aussi). Je ne peux que vous encourager à le faire. Après tout, c'est aussi un moyen de dire à l'état de donner de l'argent à ces ONG. N'hésitez pas à aussi soutenir des plus petites organisations que vous connaissez et qui valent la peine !

(2) Et si pour une fois, vous pensiez à faire un don égoïste (en plus des dons mentionnés ci-dessous qui restent importants) ? J'entends par là des dons à des organisations qui vous permettent, aujourd'hui, de surfer librement sur Internet. Des organisations qui, malgré les scandales récents de PRISM et consort, font en sorte que votre vie privée existe même sur internet. Des organismes qui militent pour vos droits et défendent la neutralité d'internet. Des associations qui prônent le partage du savoir. Que diriez-vous de faire des dons à

(3) Et comme bonne résolution pour l'année 2014, vous devriez essayer Flattr. Il s'agit d'un système de micro-paiement qui permet de donner de l'argent à tous les créateurs de contenus que vous voulez. Si vous estimez que vous payeriez bien 5€ par mois pour tout ce que vous lisez/voyez sur le net, vous payez 5€ par mois, pas plus. Et tout au long du mois, vous cliquez sur les boutons flattr du contenu que vous appréciez. À la fin du mois, vos 5€ seront répartis entre les créateurs que vous aurez flattré (voyez aussi quelques explications complémentaires). Idéal, non ?

Et si cet article vous a plu, pensez à le flattrer 🙂


La robotique tue l'emploi... décidément, tout le monde le dit.

Vous vous rappelez mon article sur les robots et l'avenir du travail (intitulé « Robotique, emploi et modèle social : le point de départ d'une réflexion sur le revenu de base ») ? J'y expliquais mon point de vue sur l'avenir du travail.

En très résumé, j'y écris que les robots tuent l'emploi. Ce n'est pas en soi négatif. Mais par ailleurs, toute notre économie et notre vie est basée sur l'emploi. Et c'est là que ça devient problématique. Comment peut-on garder un équilibre avec d'un côté, un besoin d'emploi et de l'autre, un progrès qui les supprime ? Et le point de départ de ma réflexion était la sortie de Baxter, un robot créé par ReThinkRobotics qui apporte son lot de nouveauté. Je l'avais qualifié de technologie disruptive.

J'ai été très agréablement étonné, l'autre jour, quand j'ai vu passé un autre article, publié sur le site très connu Wired, qui aborde le même sujet, en parlant du même robot (l'article est anglais est ici et une adaptation en français se trouve ici). Et j'ai constaté que l'auteur, Kevin Kelly, abonde dans mon sens en confirmant que Baxter est disruptif. Lui va beaucoup plus loin que moi à ce sujet et considère que « d'ici la fin du siècle 70% des emplois actuels seront probablement remplacés par l'automatisation ». Bien sûr, lui ne parle pas du revenu de base, ce n'est pas son propos.

Baxter de ReThinkRobotics

Baxter de ReThinkRobotics

Cet article me donne en fait l'occasion d'approfondir une question qui, par contre, nous divise. Dans mon article précédent, j'explique que je ne crois plus au paradigme selon lequel l'évolution et le progrès remplacent des emplois mais en créent au moins autant. L'automatisation n'augmente donc pas le chômage en proposant de nouveaux emplois (programmation, entretien, développement, etc.). Kevin Kelly, par contre, reste convaincu que oui.

La différence, je pense, est qu'il vit dans un monde technophile. Dans ce monde, c'est vrai que le progrès apporte des emplois. Des emplois hautement qualifiés et bien payés, mais limités. Mais pour le reste ? Ceux qui ne sont pas qualifiés ? Il a le bon sens de comparer les révolutions ensemble. Lui-même le dit : « Two hundred years ago, 70 percent of American workers lived on the farm. Today automation has eliminated all but 1 percent of their jobs, replacing them (and their work animals) with machines. But the displaced workers did not sit idle. Instead, automation created hundreds of millions of jobs in entirely new fields. 1 ». Pétri d'optimisme, il suppose que ce sera pareil à l'avenir...

CC by Jiuguang Wang on Wikimdeia (https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Fichier:Nao_humanoid_robot.jpg)

Allez, un peu d'optimisme !

Je ne pense pas comme lui (même si je suis optimiste). Car, comme je le disais dans mon article :

Jusqu’à présent, dans l’histoire humaine, ces deux tendances contradictoires [l'automatisation tueuse d'emploi et le besoin d'emploi pour faire tourner l'économie] se sont équilibrées l’une l’autre. Au début, ce fût grâce aux effets de la croissance démographique : un paysan qui pouvait labourer plus avec son nouveau cheval avait aussi de plus en plus de bouches à nourrir. Ensuite, on a rajouté une couche avec la société de consommation : il faut produire une auto pour chaque famille... et puis on explique qu’il faut deux autos... et les renouveler tous les cinq ans.

Ce sont les deux révolutions industrielles qui ont veillé à ce qu'on puisse affirmer ce que je disais en intro : l’automatisation adoucit le labeur mais crée des nouveaux emplois en contre-partie. Aujourd'hui, la révolution internet ne suffit plus à cette croissance.

Et depuis la parution de mon article précédent, je suis tombé sur d'autres sources, souvent des économistes, qui confirment mon propos, chiffres à l'appui. C'est donc pour moi l'occasion de taper sur le clou. À ce sujet, je vous engage à lire l'article suivant « Où va l’économie numérique ? (1/3) : Vers une innovation sans emplois ? ». Vous y trouverez, à la dernière section intitulée Une innovation sans emplois, une conclusion pertinente ainsi que de nombreuses sources intéressantes qui abondent dans le même sens. C'est donc un complément à mon article précédent 🙂

Je m'en voudrais de terminer cet article sans une touche d'optimisme. Si l'automatisation et les nouvelles technologies menace l'emploi, ce n'est pas forcément négatif. Et comme je veux éviter un raisonnement fallacieux qui condamne d'emblée le progrès, mon message sera surtout celui-ci :

Si le progrès met à mal nos emplois et donc notre économie... Ce n'est pas forcément le progrès qui est mauvais. Ne devons-nous pas aussi remettre en cause notre économie, et donc notre monde basé sur le plein emploi pour tous ?

Début de réponse dans mon autre article...

EDIT Octobre 2014 : plusieurs articles paraissent encore régulièrement à ce sujet, les voici :

CC by sylvar on Flickr (http://www.flickr.com/photos/sylvar/3119015160/)

...ou pas...


Photos :

 

Notes:

  1. Traduction : « Il y a deux cents ans, 70% des travailleurs Américains travaillaient à la ferme. Aujourd'hui, l'automatisation a tout réduit ce nombre à 1%, remplaçant leur travail (et celui de leurs animaux) par des machines. Mais ces travailleurs ne sont pas restés inactif. Au lieu de cela, l'automatisation a créé des centaines de millions d'emplois intéressants dans des nouveaux secteurs. »

Les barrières artificielles

Vous savez ce qui m'énerve beaucoup en ce moment ? Si vous avez lu le titre, vous le savez déjà... les barrières artificielles. J'entends par là tout moyen mis en œuvre par un fournisseur ou une institution en vue de maintenir son client ou son usager captif, afin de sauvegarder son bénéfice ou ses intérêts alors même que d'autres solutions seraient plus efficaces et rentables pour tout le monde.

J'illustre avec un exemple.

Hier soir, je profitais de la chaleur de l'été après l'orage pour déguster un Cornetto. Rien à dire sur le produit, fidèle à lui-même, délicieux. Mais je fus étonné par l'emballage. Il était mis, en gros, et dans toutes les langues : « Ne peut être vendu à l'unité. »

Un emballage de Cornetto

Un emballage de Cornetto

Étonnant, non ? Pourquoi cette précision sur un tel produit ? On a plutôt l'habitude d'y trouver des images alléchantes, des mentions « encore méga plus de chocolat hyper chocolaté » ou autres phrases destinées à tenter le gourmand (que je suis). Visiblement, chez Ola, ils ont peur que des vendeurs vendent ce produit, leur produit ! Après réflexion, je ne vois qu'une seule explication possible. Un producteur de glace dispose probablement de deux réseaux de distribution de leurs produits : un pour les grandes surfaces et un pour les petits vendeurs (vendeurs de glaces, restaurants, cafés, tea-rooms, etc.). Et, visiblement, ils mettent une barrière artificielle entre ces deux réseaux — ce message d'interdiction, donc —  pour que des petits vendeurs n'aillent pas se fournir chez Colruyt ou Carrefour. Je trouve cela interpellant.

À quoi ai-je pensé en voyant cela ?

(Celles et ceux qui n'aiment pas les formules peuvent passer à la section suivante 1.)

Imaginons donc que vous achetiez un cornet glacé, de la marque Lao dans une petite hutte de glace sur la digue à Oostende, tenu par Tino (parce que tous les bons glaciers portent un nom italien, c'est bien connu). En simplifiant, le prix comprend :

  • dans le cas du réseau « petit vendeur » : le prix de production du cornet (Prod) + le prix de la logistique du réseau « petit vendeur » de Lao (Log_{PV}) 2 + les frais de Tino(F_{T}) + le bénéfice de Tino (B_{T1})
  • dans le cas du réseau « grandes surfaces » : le prix de production (Prod) + le prix de la logistique du réseau « grandes surfaces » de Lao (Log_{GS}) 3 + les frais de la grande surface (que nous appellerons) Colfour (F_{C}) 4 + les frais de Tino (F_{T}) + le bénéfice de Tino (B_{T2})

Si je suppose que le prix de vente final au client étant le même (ce sera dans les deux cas environ 2€), on obtient l'égalité suivante (voyez les hypothèses en notes de bas de page 5) :

Prod+Log_{PV}+F_{T}+B_{T1} =Prod+Log_{GS}+F_{C}+F_{T}+B_{T2}

et, en simplifiant,

 Log_{PV}+B_{T1} =Log_{GS}+F_{C}+B_{T2}

.

Et comme je suppose qu'il est plus intéressant pour Tino d'aller se fournir chez Colfour (sinon, pourquoi ce message sur le cornet glacé ?), ceci signifie que B_{T1} < B_{T2} et donc, on obtient :

 Log_{PV} > Log_{GS}+F_{C}

.

Et ça, c'est inquiétant.

Conclusion de l'exemple

Si j'interprète bien le message sur le cornet (tout vient de là), cela signifie que le réseau de distribution « petit vendeur » de Lao (le producteur) coûte plus cher (et est donc moins efficace) que le réseau de distribution « grandes surfaces » plus tous les frais de Colfour (la grande surface) !

Et sachant que la vente à perte est encore interdite en Belgique 6, ceci signifie que personne n'y perd des plumes dans les deux cas. D'un point de vue de la société, les deux modèles sont donc acceptables. Le bénéfice, lui, se déplace soit chez Lao (le producteur), soit chez Tino (le vendeur) 7. Et en soi, il n'y a rien qui dit que l'un le mérite plus que l'autre 8. Sauf que diminuer le prix de revient du cornet pour Tino est le seul espoir pour que Tino, qui vend au particulier, puisse aussi baisser son prix et rendre le cornet glacé plus accessible à tous (car le cornet glacé est un bien essentiel pour la vie, vous en conviendrez). Pour le bien de la société, j'ai donc tendance à préférer que le prix de revient du cornet soit le plus bas (et donc le plus efficace possible).

Mais... dans le cas de la distribution en grandes surfaces, les bénéfices sont certainement limités (pour Lao et pour Colfour) car il s'agit typiquement d'un produit d'appel. Le producteur, même s'il fournit les grandes surfaces, préfère donc continuer à avoir son deuxième réseau de petit vendeur, vraisemblablement plus lucratif pour lui. Il décide donc de mettre cette barrière artificielle pour sauvegarder son bénéfice, même si ce n'est pas le plus efficace pour tout le monde. Et ça, ça m'énerve. C'est compréhensible, mais ça m'énerve.

Mon raisonnement tient-il la route ?

Évidemment, ceci n'est que pure spéculation. Il s'agit d'une réflexion personnelle sur ma terrasse hier soir en mangeant un Cornetto (qui, je le répète, m'a bien goûté). Je n'ai pas d'infos précises sur le cas exposé ici. Et je suis ouvert à ce que des gens mieux informés que moi viennent m'expliquer les détails du système de distribution des cornets glacés.

Par ailleurs, j'aimerais aussi connaître la validité juridique d'un tel message (avis aux avocats qui me liraient). Est-ce légal ? Pourquoi un vendeur ne pourrait-il pas acheter son stock chez Colruyt ou Carrefour (ce que beaucoup font déjà) ? Imaginez une unité scoute ou une école qui vend des friskos à sa fête annuelle ? Interdit aussi ? Et puis quoi encore !? Ou alors il s'agit uniquement d'une mesure psychologique pour faire croire qu'on ne peut pas... et mettre le vendeur mal à l'aise face à son client qui voit ce message ?

Bunny escape CC by http://www.flickr.com/photos/jnyemb/4680191073/

Doit-on rester derrière ces barrières ?

L'exemple de la librairie

N'empêche, si pensé à tout ce raisonnement, c'est aussi parce que je connais d'autres exemples.

Lorsque j'étais étudiant, j'ai travaillé dans une librairie qui vend des livres scolaires. Le prix des dictionnaires était fixé par le distributeur (prix d'achat et prix de vente du libraire). Et il se trouve que pendant la rentrée, les grandes surfaces vendaient, aux particuliers, ces mêmes dictionnaires pour un prix inférieur au prix d'achat du libraire ! C'était un produit d'appel pour les courses de la rentrée... Autant vous dire qu'on ne s'est pas gêné, avec l'équipe, pour aller acheter des charrettes entières de dictionnaires pour refaire les stocks à moindre coût. Est-ce choquant ? Je ne trouve pas. Est-ce illégal ? Je ne pense pas.

D'autres exemples

Et en fait, des barrières artificielles, il y en a énormément. Un des plus connus par les geeks est évidemment le Vendor Lock-in, souvent dans le cas des logiciels (ou des cartouches d'imprimantes, etc.).

Mais en y pensant, n'est-ce pas aussi ce que font les distributeurs de musique en obligeant ses clients à payer à eux ce que les artistes produisent alors que les frais de distribution sont nuls sur un réseau ? (Voyez à ce sujet l'excellent article de Ploum)

...Ou ce que font les partis politiques en utilisant la méthode Imperiali aux élections ?

...Ou ce que font les gouvernements quand ils censurent un pan entier d'Internet à sa population (on pense évidemment aux méchant, comme la Chine ou l'Iran, mais aussi au Royaume-Uni...) ?

...Ou ce que fait un opérateur télécom en bridant l'accès à Internet de ces clients pour uniquement promouvoir les sites qui lui rapporte ?

...Ou ce que fait Monsanto en vendant des semences qu'il est interdit de replanter ? Juste pour qu'on leur rachète des semences...

Je vous encourage tous, chers lecteurs, à chercher ces « barrières artificielles » dans les situations polémiques. D'après moi, cela fournit une excellente grille de lecture pour évaluer une situation où quelqu'un se prétend floué. Y a-t-il oui ou non une barrière ? Est-elle artificielle ? Si oui, il y a des chances qu'on entrave clairement, arbitrairement, et parfois gravement, la liberté de certaines personnes.

Après, la défense de la liberté est un choix politique. Certains s'en contrefoutent. Moi, je suis pour. I'm a Pirate.

CC by Macinate on http://www.flickr.com/photos/macinate/2082583800/


Notes:

  1. Les autres apprécieront le plugin LaTeX pour WordPress que je viens d'installer.
  2. Le bénéfice de Lao est compris dans ce prix
  3. Le bénéfice de Lao est compris dans ce prix
  4. Le bénéfice de Colfour est compris dans ce prix
  5. Je considère que le prix de production est le même dans les deux cas, et les frais de Tino également (c'est-à-dire prendre sa camionette et aller se fournir chez Colfour ou un grossiste). Le bénéfice de Tino, lui, est différent. Les bénéfices du Lao ou de Colfour varient, bien sûr, mais est compris dans les termes Logistique qui sont différents.
  6. Mais peut-être plus pour longtemps puisque la Cour européenne de Justice a estimé que ceci était en contradiction avec la législation européenne — voir ici
  7. Comme expliqué plus loin, je considère que le bénéfice des grandes surface est quasi-nul sur la vente de ce produit précis.
  8. Je refuse en effet les arguments du genre : « c'est un entrepreneur, donc un gentil, qui se bat avec une grosse entreprise, qui est donc forcément méchante ». Non, les gros ne sont pas toujours méchants.

La Belgique disparaît... et puis ?

Nous sommes en 2031. Dans quel pays ? Je ne sais pas... parce que la Belgique n’existe plus. Ce qui est original, c’est qu’il n’y a pas d’autre pays à la place. Pas d’état wallon ou flamand, pas d’état Belgique qui correspond à je ne sais quoi. Non, juste plus de pays. Et le pire, c’est que tout va très bien.

By LittleGun (Own work) [Public domain], via Wikimedia Commons

Bien sûr, beaucoup trouvent cela triste. Forcément : désormais on ne mange plus un moules-frites-bière (avec une dame blanche en dessert) parce que ça fait belge, mais parce que c’est bon. Mais une fois l’émotionnel mis de côté, force est de constater que tout va très bien, merci.

L’ex-Belgique a été comme qui dirait dissoute. C’était prévisible depuis les années 2010 et même 2000. Les hommes politiques alimentaient continuellement la surenchère régionaliste et nationaliste. Les compétences passaient d’un gouvernement à l’autre. Puis dans l’autre sens. Et puis... n'ont plus trouvé personne pour s'en occuper. Le problème est que les contextes interne, européen et international n’ont pas permis de créer de nouveaux pays. Scinder le pays et en créer de nouveaux ? Impossible pour l'Europe qui craignait un précédent. Garder une Belgique et avoir une Flandre indépendante ? Idem. Rattacher des régions aux pays voisins ? Personne ne le voulait.

Et de toute façon, aucun politicien n’a jamais eu le courage de faire une vraie proposition.

CC by Smabs Sputzer on Flickr

La Belgique, un vrai bordel institutionnel

Résultat : cela fait maintenant à peu près trois ans qu’on peut considérer que la Belgique n’existe plus et que ses habitants vivent dans un no man’s land. Vu la douceur de la transition, il n’y a pas de dates précises.

On parle parfois de 2014 car c’est à ce moment qu’eurent lieu des élections (fédérales, à l’époque) qui ont provoqué une accélération de la disparition du pays. Mais la Belgique existait encore bel et bien après cela. C’est plutôt dans la deuxième moitié des années 20 que cela s’est passé.

La crise gouvernementale de 2018-2020 est aussi un jalon important. Après la crise de 2010-2011 (541 jours sans gouvernement), la crise de 2014-2016 (672 jours) et celle de 2017 (seulement 294 jours), celle de 2018-2020 a constitué le record absolu de fonctionnement en affaires courantes : 698 jours. Résultat, on s'est habitué à ne pas avoir de gouvernement.

Certains parlent aussi de mars 2021 et du printemps brainois, lorsque Braine-l'Alleud a voulu se débarrasser de l’administration wallonne, trop lourde et inefficace selon eux. Ils voulaient rejoindre Bruxelles, sous prétexte que la majorité du  territoire de la commune se trouve à l'intérieur du ring de la capitale. C’était un peu idiot, a posteriori, mais cela a été un point fort de l’autonomisation des communes.

D'autres parlent de 2026 : c’est effectivement cette année-là qu’a eu lieu (avec retard) la fin du chantier RER, qui donnait un cadre défini aux investissements « nationaux ». Avec la fin du chantier, ce lien s’est dissout et les grands projets ne furent plus que régionaux.

On parle aussi de la révolution d’Octobre en 2027 comme point d’inflexion de la disparition du pays. C’est lorsque les deux partis principaux du pays, le PS et la N-VA ont implosé, chacun à quelques semaines d’intervalle. Ces deux partis avaient accumulé trop de pouvoir et avaient des réseaux trop importants dans toutes les administrations... mais le succès électoral ne suivait plus. Il y avait trop de tensions entre ces monstres omnipotents et la réalité des urnes (sans parler des scandales). Et tout a pété.

Bref, on ne sait pas très bien quand ça a commencé. Aujourd’hui en 2031, j’ai 50 ans et le monde a bien évolué depuis 2012, année de début de mon blog. Déjà à l’époque, j’aimais mettre les choses en perspective. Et aujourd’hui, je vous propose de faire de même : comparer notre quotidien avec celui des années 2010.

En 2031, que sont-ils devenus, les Belges ?

Tout d’abord, les habitants de ce no-man’s land ne sont plus Belges 1 car il n’y a plus d’autorités compétentes pour leur fournir une carte d’identité ou un passeport belge. Nous ne sommes pas plus Flamand, Bruxellois ou Wallon. De facto, nous sommes devenus... européens. Juste européens et rien d’autre. Après la citoyenneté européenne (qu'on avait depuis longtemps), nous avons eu la nationalité européenne. Quand je repense à l’année où j’ai commencé ce blog, en 2012, je me dis que c’eût été impensable. Et pourtant, …

En 2031, la commune

Aujourd’hui, le seul niveau de pouvoir entre le citoyen et l’Europe est la commune. Si, si, c’est possible. Mais celles-ci ont beaucoup évolué. Du statut de division administrative en 2010, elles sont passées à « groupement de citoyens qui vivent ensemble ». Aujourd’hui, elles sont les briques de bases du système politique. On y retrouve la notion de village primitif : une collectivité gérable humainement. À la différence avec les primitifs qu’aujourd’hui, elles sont souples, flexibles et changeantes. Et surtout, elles s’inscrivent dans un monde globalisé.

En 1976 avait eu lieu la fusion des communes. Un exercice one-shot qui avait coûté cher, qui avait été difficile à faire. En 2030, on change de commune comme on change de banque : un peu d’administratif, mais c’est facile. Rien qu’en 2030, il y a eu 138 fusion et 39 division de communes dans les territoires européens non-nationaux 2. Cela représente environ 6% de toutes les communes.

Ces opérations se font au gré des besoins sur base de quelques critères simples, avalisés par le ou les conseils communaux concernés. Exemple ? L’agglomération bruxelloise n’est plus constituée que de huit communes au lieu des 19 (depuis la création de l'agglomération bruxelloise en 1971) ou des 31 (après la refonte de la région et de son hinterland en 2019). C’était plus logique et efficace. Comme beaucoup de services sont désormais européens, ces fusions-scissions n’ont que peu d’impact sur la vie des citoyens. Elles ont cependant l’avantage de toujours pouvoir assurer le juste équilibre entre des économies d’échelles nécessaires et une taille de communauté humaine gérable et agréable.

En 2031, les fédés

Je me rappelle, en 2013, le mot « intercommunale » était synonyme d’usine à gaz et de sac à nominations politiques. Aujourd’hui, c’est tout l’inverse : une intercommunale, appelé fédés (pour fédération de communes 3.) est un groupement de communes auquel celles-ci adhèrent selon les besoins et les souhaits de leurs habitants. Travailler pour l’une ou l’autre fédé fait partie du travail de la gestion d’une commune. Pas de nomination. Pas de salaire en plus.

Les Fédés sont devenues des outils essentiels car elles s’occupent de tout ce qui dépasse le cadre communal mais n’atteint pas le niveau européen. Comme elles sont souples et flexibles, elles sont efficaces. Quelques exemples ?

• Les routes et les infrastructures
Pour le réseau routier, il existe différentes Fédés. Par exemple, Braine-l’Alleud fait partie, au même titre que Wezembeek, Anderlecht et Aalst, de l’intercommunale « Brussel’s One Ring » (parce que "One Ring to bring them all and in Brussels bind them" mais on l'appelle aussi détroit de B-Ring car les problèmes d’embouteillage sont de pire en pire). Rixensart aussi en fait partie, mais participe beaucoup moins car, si beaucoup de ses habitant travaillent à Bruxelles, la proportion est moindre qu’à Anderlecht. Par contre, Arlon a récemment décider de retirer sa faible participation depuis qu'elle fait partie de l'Eurométropole Luxembourg.

CC by =Mackingster on DeviantArt

Évidemment, les routes appartiennent toujours aux communes sur lesquelles elles se trouvent. Mais les coûts d’entretien et de rénovation sont mis en commun avec les autres communes et répartis en fonction des « consommations » de chacune des communes. Avec toutes les données disponibles sur le trafic et la puissance de calcul d’aujourd’hui, ce n’est vraiment pas difficile de calculer cela. L’agence routière européenne propose de très bonnes méthodes de calcul standards, applicables partout. Et les algorithmes s’améliorent chaque jour.

Après les premiers essais difficiles, les communes ont maintenant bien compris qu’elles n’avaient aucun intérêt à jouer cavalier seul 4. Chacun joue le jeu intelligemment, en sachant très bien que la coopération honnête fonctionne mieux que la triche ou l’ergotage. Ça, c’est une des choses qui a changé depuis 2012.

• le réseau ferroviaire
Contrairement à la voiture dont le réseau est très organique et techniquement simple, le réseau ferroviaire doit être un peu plus cadré. D’autant qu’aujourd’hui le transport ferroviaire est considéré comme un service publique dont on sait qu’il n’est pas rentable en soi.

C’est donc l’Europe qui définit les grandes lignes techniques du réseau ferroviaire, pour en assurer l’interopérabilité. Déjà en 2011, l’ETCS étaient sur les voies (au sens propre et figuré) car une homogénéisation technique était nécessaire 5. En 2031, nous sommes un pas plus loin car

  • l’agence ferroviaire européenne définit les spécifications techniques ;
  • les investissements sont décidés au niveau européen par la politique en fonction des besoins (à charge des Fédés de proposer des projets intéressants) ;
  • la maintenance et l’opération sont organisées, un peu comme pour les routes, par des groupements de communes, en fonction de leur intérêts communs ;
  • les trains sont, eux, libéralisés et opérés par des sociétés privées. La plus connue est ThalyStar qui s’occupe des lignes grandes vitesses, mais Dieu merci, il y a beaucoup de sociétés qui ont compris l’intérêt de faire rouler des trains au niveau local. Sans doute aussi parce que le prix des sillons 6 dépend de la valeur du service public sur le sillon. Plus c’est utile aux citoyens, moins c’est cher et donc plus l’opérateur peut espérer être rentable.

• Au-delà des anciennes frontières
Mais ce fonctionnement en Fédés n’est, en fait, pas nouveau. Déjà en 2008, du côté des Ch’tis, il y avait l’Eurometropole Lille-Kortrijk-Tournai qui fonctionnait très bien. En créant ce Groupement Européen de Coopération Territoriale (ou GECT — ils n’étaient pas aussi bon que maintenant pour trouver des sigles sympas), les responsables étaient déjà passés outre les frontières pour, par exemple, gérer les transports en commun. C’est un peu ce principe là qui s’est généralisé aujourd’hui. À tel point que les frontières n’ont plus de sens. Enfin, presque : les grands pays historiques (et grande gueule comme la France, l’Allemagne ou l’Espagne) rechignent encore à les supprimer complètement, parce qu’ils ont l’habitude, mais ça viendra. Les petits pays ont déjà montré le chemin.

CC by Jérôme on Wikimedia.org

Les frontières ne sont plus que des témoins du passé.

Je ne vais pas passer mon temps à vous rappeler comment fonctionne chacun de nos services publiques, mais l’essentiel est bien là. Sans plus aucune couche entre les communes et l’Europe, il a fallu développer de nouveaux outils, les Fédés. Ceux-ci ont la particularité d’être

  • non-hiérarchiques : c'est un groupement volontaire de communes, qui ne dépend pas de l'Europe ni de rien d'autre.
  • non-géographiques : plus besoin d’appartenir à la province du Brabant wallon pour faire partie d’une intercommunale du Brabant wallon. Les frontières arbitraires sont oubliées et seules comptent les besoins des citoyens de chaque commune.

En 2031, la législation et la démocratie

Avec l’apparition en 2027 de citoyens non-nationaux, il a évidemment fallu revoir une bonne partie de la législation qui ne prévoyait pas cela. C'est finalement à cause de cela — on l'oublie trop souvent — que le parlement européen a connu la fameuse crise d'inflation législative en 2028. Et c'est grâce à l'intervention des Pirates Européens qu'il a été décidé de refondre le système législatif en se basant sur le principe de résilience 7 et de présomption de bonne foi (plus connu sous le nom de « assume good faith », mais ça ne faisait pas assez chic pour les juristes).

CC by Rama on Wikimedia.org

De plus, il a fallu réorganiser la démocratie. Car avec un niveau de pouvoir européen et un niveau communal, il fallait assurer plus de flexibilité au premier et plus de solidité au second. Heureusement, l'équilibre se trouve petit à petit (le début a été dur, quand même) parce que la société a fort évolué. Les choses pour lesquelles je me battais en 2013 — telles que la transparence des institutions, la participation citoyenne, la protection de la vie privée, la culture libre, la neutralité du réseau et la liberté d'expression — sont aujourd'hui mieux protégées (même si c'est loin d'être parfait). Et grâce à tout cela, les citoyens ont pris un vrai recul par rapport à l'exercice politique et il est désormais envisagé autrement.

En 2031, un monde parfait ?

Certes, je préfère ma vie aujourd'hui que celle que j'avais il y a 20 ans. La technologie nous rend la vie plus facile, je me sens plus libre dans mes choix professionnels et je suis heureux de la tournure qu'a pris la démocratie. Nous sommes enfin, après 30 ou 40 ans de combat, entrés dans l'aire de la liquidité (des décisions, des institutions, de la communication) ; notre monde est désormais plus organique que hiérarchique. Bref, adapté au XXIe siècle.

CC by Lazare Grenier on CampToCamp.org

En 2031, je ne vis pas sur mon nuage, dans un monde parfait.

Mais tout cela n'est qu'un pas. Non, tout n'est pas rose. Vous savez, après la révolution française et la déclaration des droits de l'homme, les gens ne vivaient pas sur un petit nuage. Tout n'était pas rose non plus. C'est comme maintenant.

Aujourd'hui, les problèmes environnementaux ne sont pas résolus, la solidarité se réduit à une obligation institutionnelle, les vieux sont toujours parqués dans des mouroirs, la consommation est toujours reine et le paraître guide toujours le monde. Mais on a fait un pas. Et ce pas permet aux gens de mieux réfléchir ; je ne doute donc pas que nous pourrons bientôt résoudre ces problèmes-là aussi. Notre monde n'est pas tout rose, mais au moins, il est un petit peu mieux et sur le bon chemin. Et je suis fier d'avoir participé à ce petit pas, dès le début, avec les Pirates.


Photos:

Notes:

  1. Le côté très positif est que les Français ont arrêté de faire des blagues sur les Belchs.
  2. Cela comprend bien sûr l’ex-Belgique, qui a donné le ton sans le vouloir vers 2027, mais aussi l’ex-Luxembourg (en 2028), l’ex-Lettonie, l’ex-ex-Yougoslavie et l’ex-Monaco (toutes en 2029) qui ont emboité le pas vers une société du XXIe siècle. On sent aussi que beaucoup d'autres s'apprêtent à rejoindre le mouvement cette année encore, ou l'année prochaine comme l'Autriche-Hongrie, la Catalogne, la Suède et l'Italie du Nord. Les autres suivront rapidement.
  3. Certains originaux utilisent des noms bizarres comme MJV — Municipal Joint-Venture — ou encore MaGiC — Municipalités ansemble (sic !) pour un groupement d’intérêt communs — mais globalement, on utilise « Fédés »
  4. ...car elles ont compris le dilemme du prisonnier
  5. Je m’en rappelle bien, je travaillais dans le domaine.
  6. Le prix que l’opérateur doit payer pour rouler sur une route donnée à un horaire donné
  7. Voir le paragraphe « nos revendications » dans cet article.

L'économie de demain

Hier, j'ai eu la chance d'assister à une conférence très intéressante de deux stars de l'économie en Belgique, à savoir MM. Jean-Pierre Hansen et Bruno Colmant : « L’économie demain: un (autre) marché ou de (nouvelles) nationalisations ? ». C'était également l'occasion pour ces messieurs de présenter leurs derniers ouvrages respectifs.

2013.03.05-Stock

Je ne présenterai pas dans cet article un résumé de la conférence: je n'ai pas assez pris de note et, à mon avis, il suffit de lire leurs bouquins. Je vais cependant noter quelques points qui m'ont interpellé. En fait, je les note surtout pour moi-même, mais peut-être cela vous intéressera-t-il.

Note préliminaire

Malgré leur profil de grands gourous de l'économie, c'est-à-dire franchement libéraux (l'un est CEO d'Electrabel et l'autre a quand même été chef de cabinet de Reynders et a inventé les intérêts notionnels), j'ai été surpris de voir une certaine prise de recul par rapport au modèle économique actuel. Je m'attendais à un matraquage de messages pro-économie de marché capitaliste ; il n'en a rien été. Ou alors j'ai des filtres dans les oreilles pour entendre ce que je veux bien entendre, ce qui est très possible.

Notons que s'il a été beaucoup question d'économie de marché, il n'a pas été question de libéralisme ou de capitalisme. C'est tout de suite plus consensuel, d'après moi.

Enfin, il faut noter que le livre de M. Hansen cherche à répondre aux accusations de faillites intellectuelle, morale et institutionnelle du modèle économique dominant. Nous y reviendrons.

Modération et confiance

Jean-Pierre Hansen a clairement rappelé les fondements de l'économie. Nous avons eu droit à un rappel sur Adam Smith, Walras, ou Hayek (et d'autres). Les pères fondateurs. Mais il a également rappelé que, dès le début, ces pères fondateurs avaient imaginé que l'économie de marché doit être appliquée avec deux conditions morales, à savoir la modération et la confiance. Pour ma part, je ne suis pas convaincu que le marché fonctionne comme cela aujourd'hui.

D'après l'orateur, Adam Smith aurait aussi dit 1 que le « raisonnable » doit primer sur le « rationnel ». Et d'ajouter comme explication : « on a coupé des têtes au nom du rationnel, jamais au nom du raisonnable ».

Point de vue intéressant qui nuance bien les choses. On en vient à penser que si tout le monde jouait le jeu du marché avec ces règles-là, tout irait mieux.

Le marché et ses effets anesthésiants

Hayek, d'après J-P Hansen, avait imaginé les effets apaisants du marché. En effet, afin d'éviter les tensions sociales, il fallait qu'il y ait quelque chose auquel on peut attribuer tous les malheurs du monde. Le marché était tout trouvé : au lieu de haïr son patron ou son voisin pour son propre malheur, on pouvait haïr le marché et apaiser ainsi les relations humaines. Pourquoi pas. Mais M. Hansen a apportée une nuance importante à ce postulat. Aujourd'hui, le marché n'a plus seulement cet effet apaisant, il est carrément anesthésiant, ce qui nous empêche parfois de réfléchir rationnellement. Et cette idée de marché (et valeur marchande) s'est complètement instillée à travers toute la société, arrivant même à la marchandisation de domaines inimaginables pour les pères fondateurs. L'orateur illustra cette idée avec deux exemples marquants : aujourd'hui en Belgique, un élève qui entre en secondaire ne se voit pas imposer un règlement, mais proposer un contrat ; un élève de Singapour peut recevoir des primes (jusqu'à 250€) pour bonne conduite.

Je ne dois pas avoir compris tout l'exposé, mais d'après moi, cette nuance — dont je partage la pertinence — démontre justement qu'il y a une certaine faillite institutionnelle du modèle économique dominant, puisqu'il y a bel et bien un constat que le postulat d'Hayek n'est plus aussi évident et, même, a entrainé certaines dérives. Ce qui est à l'opposé de ce que M. Hansen entend montrer dans son livre. Il va falloir que je le lise.

La troisième révolution industrielle n'apporte pas la croissance

Jean-Pierre Hansen a également parlé de l'histoire de la croissance et des révolutions industrielles. J'ai été très heureux de constater que cela rejoint en tout point le constat que je fais dans ma réflexion sur le revenu de base.

En gros, il nous explique qu'il n'y a pas eu de croissance jusqu'à la première révolution industrielle (qui n'est pas bien définie dans le temps, mais qui résulte du moteur à vapeur, du bateau, de l'industrie textile et de la métallurgie) qui a eu des effets de croissance pendant une centaine d'année. La seconde révolution industrielle (plutôt le résultat de l'électricité, du pétrole et de la voiture) a alors pris le relais pour assurer la continuité de la croissance, pendant aussi une centaine d'années. Mettez un peu de guerre et surtout de reconstruction et vous arrivez aux trente glorieuses, âge d'or de la croissance.

S'en suit la révolution de l'informatique et de la communication. D'après l'orateur — et mon article ne dit pas autre chose — les effets de cette dernière révolution sont déjà presque éteints. L'impact aura été de 20 ou 30 ans seulement, nous laissant aujourd'hui sans croissance.

M. Hansen espère pour sa part voir une nouvelle révolution de la connaissance qui apporterait à nouveau un peu de croissance. Celle-ci serait basée sur un nouveau mode de consommation. Après la consommation pour l'utile, pour le choix ou pour se distinguer, viendrait la consommation pour s'identifier. Je manque de précision à ce sujet et la conférence ne m'a pas aidé. Cependant, une question (qui peut paraître naïve) me taraude l'esprit depuis la conférence : l'économie de marché (je ne parle pas de capitalisme, ni même de libéralisme) peut-elle fonctionner sans croissance ? Ce serait, d'après moi, une piste à explorer.

Cadre social vs cadre monétaire

J'ai déjà eu l'occasion de suivre des conférence de Bruno Colmant, notamment grâce aux ResearchTalks. Le moins qu'on puisse dire est qu'il est constant dans ce qu'il dit. Et qu'il est pessimiste (lui-même l'admet).

D'après lui, l'inflation ne doit pas être évitée ; c'est le seul moyen de rendre les dettes souveraines supportables. L'austérité n'est pas une solution, au contraire. Et j'ai tendance à le croire sur ce point.

Il note également que la notion d'humain doit absolument revenir au centre de la discussion. En effet, d'après lui, jamais un ordre monétaire (et donc, l'austérité pour empêcher l'inflation) n'a réussi à primer sur l'ordre social. Donc, soit on accepte l'inflation en dévaluant la monnaie, soit il y aura des tensions sociales (qui peuvent mal tourner).

J'avais juste envie de mettre cette tirade pro-inflation en lien avec le revenu de base. En effet, une accusation habituelle envers le revenu de base est qu'il causerait de l'inflation. Et non seulement ce n'est pas prouvé, mais même si ça arrivait, ce serait peut-être bien une bonne chose (dans une certaine mesure) si on en croit le raisonnement de Bruno Colmant 2, au moins dans le contexte actuel. Interpellant et à creuser.

Pourquoi l'inflation est évitée

Pour revenir à ce problème d'inflation, je simplifie la situation en vous disant que l'union monétaire européenne ne veut pas d'inflation, entre autre parce que l'Allemagne (et d'autres) a énormément d'épargne qu'elle doit protéger afin qu'elle ne perde pas de valeur. Et donc, dans le but de protéger les capitaux, tout est fait pour limiter l'inflation... et cela rend les dettes d'autant plus insoutenables (puisqu'elles valent chères). Or, ce sont bien les capitaux existants qui devront payer cette dette, de toute façon ! D'après Bruno Colmant, on est donc dans un cercle vicieux qu'il faudra briser à un moment ou à un autre.

Je ne peux pas lui donner tort et il est intéressant de savoir cela pour mieux comprendre d'où vient le problème. Il est vrai que l'inflation cause surtout des problèmes aux riches, qui perdent proportionnellement plus, évidemment.

L'épargne importante en Europe est la cause du blocage, d'après Bruno Colmant

L'épargne importante en Europe est la cause du blocage, d'après Bruno Colmant

Argent : consommation ou épargne ?

L'orateur fait alors la comparaison avec les USA, où visiblement, l'argent est beaucoup plus utilisé pour consommer (et faire tourner l'économie) que chez nous, car nous épargnons trop. D'après lui, ce serait mieux si, sur ce point-là, on adoptait la même approche. Et là, quand même, je tique.

Épargner, même avec un peu d'inflation, c'est consolider une somme d'argent pour plus tard. Cela me semble une bonne pratique de « bon père de famille ». On m'a toujours appris à épargner. J'ai toujours entendu qu'il fallait épargner pour s'acheter des choses, qu'il ne fallait jamais s'endetter (sauf pour acheter une maison). Ça me parait du bon sens à première vue. Mais ce n'est pas parce qu'on me l'a dit que je dois le croire. Du coup, j'y réfléchis.

Aujourd'hui, en tout cas, cette pratique est inversée : on emprunte pour tout et on paye plus tard. Les moyens de paiement le permettent et même les chefs d'état disent qu'il faut s'endetter pour consommer. Et mathématiquement, épargner ou emprunter, c'est à peu près la même chose : un simple calcul d'actualisation suffit pour passer de l'un à l'autre.

Mais si c'est mathématiquement égal, il y a quand même une notion de risque qui est prégnante 3 dans un cas et pas dans l'autre. Et ce risque, à certains moments, explose (voir la crise des subprimes).

Ma question (ouverte et sans réponse) : n'a-t-on pas d'autres choix que de vivre dans un système qui a besoin que chaque individu s'endette ? Est-ce vraiment ce que nous voulons ? Ou bien est-ce la solution à court terme pour rétablir l'équilibre du système économique existant ?

Conclusion

Cette conférence m'a fort intéressé. Mais comme toujours, c'est après qu'on réfléchit et que surgissent des questions... Et il est trop tard pour les poser. Du coup, je vous partage les deux réflexions qui me sont venues.

Premièrement, il est intéressant de noter que ces deux orateurs ont raison. Ils ont fondamentalement raison dans leur propos. Tout ce qu'ils ont dit est juste (aussi loin que je puisse me prononcer sur la question). Des experts comme ceux-ci connaissent tous les rouages. Ils peuvent expliquer, sans se tromper, le pourquoi de chacun des mécanismes et donc, proposer la solution adéquates pour relancer la machine. J'ajouterais bien « contrairement aux politiques qui ne sont pas à un raccourcis près, du moment que ça a l'air bien ». Le problème est qu'il faut parfois se poser la question de changer la machine, ou son utilisation.

Deuxièmement, je constate que j'ai posé deux questions dans cet article et qu'en fait, elles se rejoignent. La première était « une économie de marché peut-elle fonctionner sans croissance ? » et la seconde « est-il utile/bon (attention, jugement de valeur !) de s'endetter dans le seul but de consommer pour relancer la croissance ? ». Toujours cette même question de la croissance, sur laquelle je n'arrive jamais à obtenir des éléments factuels, chiffrés et dénués d'émotionnel ou de lieux communs 4. Pour ou contre ?


Photos du domaine publique trouvée sur PixaBay

Notes:

  1. Comme cela a été dit pendant la conférence, je n'ai malheureusement aucune source à vous donner.
  2. Ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit. M. Colmant n'a pas abordé le sujet du revenu de base. je dis juste que d'après son raisonnement (pour une inflation) le revenue de base ferait du bien à l'économie
  3. Ceux qui ont été à la conférence apprécieont l'emploi du mot.
  4. Parmi les lieux communs entendus mille fois le « l'économie, c'est comme un vélo, il faut avancer pour garder l'équilibre » (merci, mais pourquoi ?) et le « la croissance infinie dans un monde fini est impossible » (à nouveau, merci d'aller un peu plus loin). Et bien je n'arrive pas à trouver des explications plus profondes que cela.